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Genre : Drame, érotisme (interdit aux - 16 ans)

Année : 1969

Durée : 2h04

 

Synopsis :

Justine et Juliette, deux sœurs inséparables, ont passé leur enfance et leur adolescence dans un couvent. Leur père ruiné s'est exilé et leur mère est morte de chagrin, un double abandon à l'origine de leur internement. Désormais adolescentes, elles quittent ensemble le bâtiment avec une petite somme d'argent. Arrivées à Paris, Juliette se rend dans une maison close pour faire fortune tandis que Justine prend peur et quitte le bordel. Mais sa quête de vertu lui sera fatale.

 

La critique :

Une fois n'est pas coutume, ce n'est pas la première fois que je m'aventure dans le territoire du cinéma bis, reconnu pour ses impondérables et créations dont beaucoup sont loin de remporter les satisfécits des critiques diverses et variées, de la plus humble à la plus pédante. Mais comme j'ai dit, un passionné (je n'ose dire cinéphile) digne de ce nom se doit d'expérimenter, d'être dans une vision de découverte constante et ne pas hésiter à tenter. Et comme il faut s'y attendre, la série B, soit ça passe, soit ça casse. Revoir ses exigences à la baisse est une condition sine qua non car partir dans l'espoir de goûter à des oeuvres similaires en qualité aux grands classiques reconnus à l'international, c'est un cocktail détonnant de naïveté et de crédulité.
Les bons crus existent comme partout mais ils sont plutôt rares. Comme ce fut logiquement le cas hier soir, la circonspection était de mise peu avant le visionnage de la dernière partie de soirée. Mon choix se porta sur un homme qui n'est pas du tout un inconnu de Cinéma Choc puisque votre site favori, que vous louangez par-dessus tout, vous a même concocté un dossier spécial sur lui il y a déjà un petit temps. Oui j'ai tenté hier un long-métrage de l'égérie du cinéma bis espagnol qui est Jesús Franco. Il était évident que ce trublion n'allait pas être un éternel anonyme sur le blog puisque l'on peut compter Angel Of Death 2 : Prison Island Massacre, Les Expériences érotiques de Frankenstein et Greta, la tortionnaire de Wrede dans nos colonnes. Et je peux dire avoir contribué, désormais, avec Marquis de Sade's Justine

Si ce nom est le plus fréquemment rencontré, le film est parfois appelé Justine de Sade ou Justine ou les infortunes de la vertu. Ce qui ne change fondamentalement pas grand-chose en soi. Vous l'avez compris, Franco n'a jamais caché son extatisme pour les films mêlant horreur et érotisme au point qu'il en est devenu une véritable usine de production où il accumule les sorties par dizaines, jusqu'à sortir plusieurs films à la fois. Cette urgence créatrice pathologique autorisait un cinéma bâclé, à petit budget et s'entourant d'un casting capable de tourner quelques films en même temps. Il n'était pas rare qu'il fasse tourner des scènes à ses acteurs pour un autre métrage sans les avoir prévenus. Débordant d'idées (un peu trop peut-être), il sera le père de 185 pièces cinématographiques qui susciteront les acclamations de son public de fans. En parallèle, il officiera sous différents pseudonymes.
Son plus célèbre étant Jess Franco, mais on peut aussi compter Jess Frank, Clifford Brown, Adolf M. Frank, David Khune et bien d'autres encore qu'il me serait impossible de citer tant il était dans l'exagération. Dans le cas de notre chère Justine, il consentira à s'appeler tout simplement Jess Franco.

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ATTENTION SPOILERS : Justine et Juliette, deux sœurs inséparables, ont passé leur enfance et leur adolescence dans un couvent. Leur père ruiné s'est exilé et leur mère est morte de chagrin, un double abandon à l'origine de leur internement. Désormais adolescentes, elles quittent ensemble le bâtiment avec une petite somme d'argent. Arrivées à Paris, Juliette se rend dans une maison close pour faire fortune tandis que Justine prend peur et quitte le bordel. Mais sa quête de vertu lui sera fatale.

Oser toucher au sacro-saint Marquis de Sade n'est pas chose aisée et il faut en avoir dans le pantalon pour s'y frotter et adapter la pensée de cet homme aussi polémique que fascinant. Pourtant, on y croit dès les premiers instants avec cette charrette emmenant l'écrivain dans une prison, pris alors d'une crise de démence dans sa cellule. Des femmes apparaissent pendues, ligotées, le sang ruisselant sur leur corps sur fond d'une musique oppressante. L'entrée en matière est pour le moins prometteuse et laisse présager du très bon sur le futur. Ses pensées donneront vie à l'histoire de deux soeurs devenues orphelines qui se retrouveront vite à la rue. En peu de temps, leurs chemins divergeront en raison d'une vision de la vie radicalement antinomique.
Si Juliette se laissera guider par les plaisirs de la chair en épousant le mode de vie des péripapéticiennes, Justine se refuse à une telle existence. Elle perpétuera la morale qui l'a si bien influencée au couvent en prêtant allégeance à la vertu et au respect de son intégrité physique. Mais à quel prix ? Dans Marquis de Sade : Justine, le réalisateur nous confronte à cette dichotomie existentielle. Faut-il suivre ses pulsions ou bien s'embarquer sur une morale qui exige privation et rigueur ? La date de sortie coïncide alors avec les débuts de la libération sexuelle qui fait du film un objet décomplexé interrogeant la foule et qui n'est plus parqué dans le carcan de la morale reléguant la sexualité au rang d'élément tabou.

La femme est libre de suivre la voie qu'elle désire sauf que relier systématiquement la sagesse à une vie heureuse n'est pas vérité absolue et c'est ce que la trame nous rappellera sans cesse. Ce cri de rage anarchiste envers la doxa rigoriste malmène. La jouissance peut prendre sa source dans l'immoralité, dans la souffrance psychologique et même dans la prostitution. Le slogan "Jouir sans entrave" transparaît par tous les pores du film qui assume son second niveau de lecture excentrique et volontairement outrageant. La vie de Justine prendra alors les allures d'un récit initiatique, une succession de rencontres aussi imprévues qu'étonnantes qui lui démontreront que la vertu se perd en ce bas monde. Et face à une société non vertueuse, comment survivre en étant en opposition de celle-ci ? La tonalité pessimiste est prégnante dans les pérégrinations de cette nymphe qui en verra des vertes et des pas mûres. Et personne n'est à sauver, tant les hommes que les femmes.
Son escapade l'amènera à rencontrer une vieille meurtrière aidée de ses acolytes pervers, un hôtelier obsédé qui désire l'offrir à son riche client, le Marquis de Bressac qui lui ordonnera d'empoisonner son épouse pour récolter son héritage. Le trahissant, Justine sera condamnée à être marquée du sceau de meurtrière. Le point culminant sera atteint dans le monastère tenu par quatre moines dépravés louangeant la torture et le crime comme seul plaisir de vie. Seul un artiste peintre tombant amoureux d'elle fera office d'exception. 

 

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Si ce programme semble alléchant, l'expérience nous démontrera progressivement son contraire. Déjà, pour la subtilité, on repassera tant Franco ratiocine dans son propos. S'il y a un second niveau de lecture honorable, il est mal mis en scène et aurait mérité à être davantage maturé. C'est tout à son honneur de s'affranchir d'histoires à deux sous comme il en avait l'occasion mais on ressent vite les limites. C'est dommage mais bon. Enfin, les tares de la mise en scène ne s'arrêteront pas là. Pour commencer, le cinéaste n'a jamais caché son opportunisme en acceptant de se censurer pour que ses pellicules bénéficient d'une plus large exploitation (quoique beaucoup seront frappées par la fatalité du "direct to video"). Et très clairement, Marquis de Sade : Justine manque sérieusement de gnac sur ce point. L'entrée dans l'univers de Sade a rarement été vue comme aussi sage, peu marquante, juste bonne à dévêtir son actrice principale mais pour le reste, les amateurs risquent vite de crier à l'escroquerie.
Et comme si cela ne suffisait pas, quoi de mieux que d'avoir une durée de deux heures au profit d'un récit redondant et amorphe. On passera outre les invraisemblances en tout genre. 

Mais là où Marquis de Sade : Justine nous prendra de court est sur son visuel léché et d'une grande beauté. Sur ce point, les détracteurs ne pourront que se coucher devant de somptueux décors, une caméra habile, de larges plans sur la nature environnante et une colorimétrie chatoyante et parfois même giallesque. On a l'impression que Dario Argento a été sollicité pour se charger de ce dernier point. Les couleurs criardes cassant l'obscurité, donnant l'impression de quitter un tant soit peu le monde réel, font leur effet. Néanmoins, on se questionnera sur une incohérence de taille de filmer des lieux espagnols alors que l'histoire se déroule en France. Voilà qui a de quoi prêter à un sourire qui sera amplifié par des voix anglaises. Vous ne saviez sans doute pas que la France avait la langue anglaise comme langue officielle. Pour le son, on est sur quelque chose de sympa mais pas extraordinaire.
Et on en revient à verser dans la critique négative car on a affaire à un casting bidon, surjouant avec des mimiques d'un mauvais genre et sans jamais donner une once de crédibilité à leur rôle. On se demande bien comment Klaus Kinski a accepté de s'embarquer dans un tel projet mais vu son effacement, ce n'est peut-être pas plus mal qu'il reste en retrait de cette troupe d'amateurs. Même Justine et Juliette ne convainquent pas. Dans mon infinie mansuétude, je les mentionnerai en citant Romina Power, Maria Rohm, Jack Palance, Rosemary Dexter, Mercedes McCambridge, Horst Frank et Sylvia Koscina.

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Bref, on ne va pas disserter mille ans sur la question, Marquis de Sade : Justine n'est pas un bon film qui fait honneur à son illustre ou ignoble écrivain (vous choisirez). Il est vrai qu'il est plus intelligent que la moyenne de sa filmographie, ce qui n'est guère très réjouissant au vu du palmarès de l'asticot. Il est vrai aussi que l'on tient une oeuvre esthétiquement belle et ça ce n'est pas si fréquent que cela dans le cinéma B. C'est sans doute bien le point le plus intéressant mais ça reste somme toute bien mince pour vous dire "Regardez-le !". Franco nous claque un trop long-métrage bourré de problématiques diverses et variées qui annihileront de plus en plus notre plaisir de visionnage pour le transformer en un tête-à-tête avec notre montre. Ne nous trompons pas non plus, Marquis de Sade : Justine n'est pas un navet pestilentiel comme l'aurait été un Bruno Mattei dont la projection de sa purge (et la seule que je regarderai de lui) a laissé une cicatrice encore vivace en mon être. Allez, comme il fait beau, j'ai envie d'être gentil dans ma pondération. Seulement, j'ai toujours rêvé de claquer une note pareille en fin de chronique.

 

Note : 09,5/20

 

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