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Genre : Expérimental, fantastique, inclassable

Année : 1967

Durée : 1h36

 

Synopsis :

Seconde guerre mondiale, à Bratislava. Tristan, jeune poète rebelle, fantasque et aventureux, croise le chemin d'Annabella, femme mystérieuse qu'il invite dans un groupe d'étudiants surréalistes. Chacun cherche à en faire sa muse, mais son caractère détaché et insaisissable leur fait perdre la tête.

 

La critique :

Chères lectrices, chers lecteurs, vous tous qui nous suivez depuis plus ou moins longtemps, n'êtes pas sans savoir que l'éclectique Cinéma Choc a toujours eu un amour pour les expériences borderline. Certains contempteurs nous reprocheront que cet amour n'est pas suffisamment mis en valeur mais, par pitié, pensez à nos cerveaux qui devons mettre un sens sur tout ceci et vous faire partager notre ressenti. Et je suis aussi d'avis qu'il ne faut jamais abuser des bonnes choses. J'anticipe les petits malins qui ne tarderaient pas à pointer du doigt mes longues rétrospectives. Alors, oui et non car malgré tout, l'expérimental c'est un niveau au-dessus dans la difficulté et la lassitude peut vite être de la partie pour le chroniqueur téméraire. Bien que je sois un fervent défenseur de l'audace dans le Septième Art, j'aurais bien du mal à bouffer autant de pellicules du genre à la cadence des giallos et d'oeuvres de la NV qui sont à la mode ces temps-ci sur le blog. Car ce n'est pas tout de rester devant l'écran car ça tout le monde sait le faire, il faut aussi démêler toute la richesse de lecture et se demander ce que le réalisateur a voulu dire. Et la tâche est souvent ardue...

Hier, en dernière partie de soirée, je glanais dans ma liste complète et mise à jour de tous les films en ma possession. Puis, je pensais aux pays de l'Est et à leur cinéma attrayant qui me séduit de plus en plus. Un homme dont j'attends depuis trop longtemps la filmographie allait enfin bénéficier de mes faveurs. Résolu à passer à la lecture en VOSTA, vu mon niveau correct d'anglais, mon irrésistible envie était plus forte que mon confort de la VOSTFR. Je pris enfin la décision de partir à la découverte du cinéaste slovaque du nom de Stefan Uher. Une figure emblématique et incontournable puisqu'il est l'un des fondateurs de la Nouvelle Vague tchécoslovaque.
Le Soleil dans le Filet, son oeuvre la plus connue, suivi de L'Orgue lui permettent de se faire connaître à l'international. Deux ans plus tard suivra pas seulement une de ses pièces maîtresses mais aussi une véritable icône du cinéma slovaque : La Vierge Miraculeuse. Adaptée du roman surréaliste de Dominik Tatarka, il est présenté comme l'une des rares adaptations cinématographiques du genre. En dépit de sa réputation chez les cinéphiles thuriféraires de cette Nouvelle Vague, la confidentialité est, sans surprise, de mise. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, je n'ai pas réussi à tomber sur le moindre pet de chronique sur le Net. Les renseignements sont également flous. Apparemment, il aurait été interdit pendant plusieurs années via l'implacable censure en vigueur. Oui, il fallait que je ponde un billet !

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ATTENTION SPOILERS : Seconde guerre mondiale, à Bratislava. Tristan, jeune poète rebelle, fantasque et aventureux, croise le chemin d'Annabella, femme mystérieuse qu'il invite dans un groupe d'étudiants surréalistes. Chacun cherche à en faire sa muse mais son caractère détaché et insaisissable leur fait perdre la tête.

M'attendant à une petite comédie dramatique pour bien finir une soirée comme tant d'autres en confinement, la surprise fut de mise quand je me rendis compte que le visionnage n'allait pas se passer comme je le pensais, suivant un schéma cohérent. Et plus le temps passait et plus le ressenti de vous en parler se faisait insistant. Car La Vierge Miraculeuse est avant tout un pur produit de l'art surréaliste slovaque qui connut une renaissance éphémère en son temps. Manque de pot, cette vision du monde n'était pas en concordance avec la dictature socialiste de l'époque. L'écrivain susmentionné dira même que le surréalisme est un rempart contre le réalisme socialiste. Des propos pour le moins brûlants, le pire étant que ce n'est absolument pas faux. L'influence soviétique avait une mainmise implacable sur l'art et représenter une certaine vérité était le seul et unique "bon art".
Je vous ferai grâce du nombre d'oeuvres ayant subi ce redoutable couperet. Quoique dans un genre totalement différent et beaucoup plus corrosif, Cinéma Choc avait parlé de L'Oreille qui fut l'une de ces tristes victimes. Elle sera considérablement réhabilitée dans les années suivant la chute de l'autoritarisme communiste dans le pays. 

Alors que dire, concrètement, de l'expérience d'hier soir ? L'absence visiblement totale de critiques sur la Toile m'incite à être le premier à m'y jeter, moi et mes ressentis, faussés ou non. Vous serez seuls juges sur la question. Je n'emploierai pas le terme "raconter" car nous évoluons en dehors des codes classiques du Septième Art. Ce qui est sûr est qu'après une bonne nuit de sommeil et cogiter un petit peu, nous pouvons formuler quelques hypothèses sur la question. La rencontre de Tristan et de la belle et mystérieuse Annabella sera un point de départ. Nous sommes plongés dans l'horreur de la seconde Guerre Mondiale. Les morts se comptent par millions. Certains civils désemparés par un tel bourbier s'évaderont ailleurs, dans leur propre univers, en l'occurrence surréaliste. Ce milieu est le terreau de toutes les imaginations et fantasmes. De plus, il n'y a pas de guerre meurtrière s'y déroulant.
Une certaine sécurité y règne. Pour cette jeunesse bohème intellectuelle, son harmonieuse accessibilité est parfaite pour oublier les aléas de cette époque sombre. Jouir de leur imagination est un inchoatif, tandis qu'Annabella va finir par devenir le centre de toutes les attentions. Sa sympathie et son sourire n'effacent pas sa faible promiscuité amicale avec autrui, ni sa distanciation sociale (on reste un peu dans le thème très à la mode du Covid-19). 

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Ce monde vaporeux, en dehors de l'espace et du temps, semblant être parsemés de trous de verre pour transiter de lieux en lieux instantanément, répond à la matérialisation des désirs oniriques des artistes ayant visiblement prêté allégeance à la conception freudienne du rêve. Il n'est ni absurde, ni magique mais est l'accomplissement d'un désir à but de satisfaction. L'aspect fantasmagorique de La Vierge Miraculeuse pourrait se voir de deux manières, soit le désir est de partir loin des atrocités historiques en cours, soit celui-ci servirait à découvrir l'amour en faisant de Annabella sa muse. Mais peut-être aussi que ces deux possibilités coexistent pour en faire un tout beaucoup plus fort. Ce dualisme onirisme/réalisme, essentiel au bien-être personnel, ne quitte jamais un récit qui n'a de récit que le nom tant le tout est éclaté et ce typiquement comme dans un songe. Nous passons constamment du coq à l'âne sans ne pas toujours comprendre ces revirements qui nous font toucher à l'irréalisable.

Et ce que l'on peut dire est que Uher n'est pas avare en expérimentations, débordant d'imagination dans les situations proposées. La relation très spéciale de certains personnages avec des corbeaux doués de paroles en est un bon exemple. Nous pensons aussi à la fabrication de masques conçus suivant la morphologie d visage de femmes inertes, allongées comme mortes sur des tables d'opération. Après un rapide hors-champ, un homme prend l'apparence d'un lion au beau milieu d'un appartement. Et ce ne sont que quelques exemples parmi tant d'autres. Les ellipses brutales se succèdent l'une à la suite de l'autre. Le cinéphile se doit d'être baladé dans une expérience singulière.
La Vierge Miraculeuse est une oeuvre sensorielle aussi fascinante que difficile d'accès. Rappelant le cinéma dadaïste de Luis Buñuel, le voyage est total pour peu que nous rentrions dans ce monde à la frontière entre le réel et l'imaginaire. Point positif, jamais le récit ne s'éternise au vu de la durée très démocratique de 1h36. Après, ça passe ou ça casse.

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Mais là où La Vierge Miraculeuse prendra encore plus son ampleur, c'est bien au niveau du visuel. Soyons clair, net, bref et concis, c'est un véritable régal d'esthétique auquel nous avons droit. Outre un noir et blanc somptueux, les décors variés et insolites se multiplient, entre les jardins, les grands tunnels désaffectés ou les appartements d'artistes. Rien que pour cela, le film mériterait son visionnage mais ce n'est pas tout puisque la maîtrise de la caméra est proche de la perfection. Ce combo détonnant scotche le cinéphile qui ne peut réfréner ses filets de bave. Les images parlent d'elles-mêmes et dites-vous bien que ça ne représente qu'une petite fraction.
Pour la partition sonore, nous sommes sur quelque chose de très bon. Rien d'autre à dire là-dessus. Et pour finir, difficile que de rester insensible à la beauté sans nul autre pareil de Jolanta Umecka captant l'attention dès que sa présence est de mise. Les autres acteurs, tous bons dans l'ensemble, seront composés de Ladislav Mrkvicka, Otakar Janda, Rudolf Thrún, Stefan Bobota, Karol Béla et Marián Polonský pour les principaux.

Je ne peux que louanger mon impétuosité et mon manque de patience à attendre depuis maintenant très longtemps une accessibilité en VOSTFR à Stefan Uher. Exercice de style lyrique renversant, matériau conceptuel poétique, La Vierge Miraculeuse pourrait être décrit de bien des manières mais nul doute qu'elle ne laissera personne indifférent devant. Analyse atypique des fantasmagories, l'oeuvre met Freud à l'honneur à travers ce conglomérat masculin obnubilé par la belle et tendre Annabella. Chacun a en lui son petit jardin secret où les rêves les plus fous peuvent devenir réalité. Mais n'oublions pas que cette petite zone sert aussi d'échappatoire aux grands maux.
En fin de compte, tout le monde a besoin de s'isoler à un moment ou à un autre pour se ressourcer. Il est bien difficile de mettre autant de mots sur un film aussi complexe et palpitant. Une petite merveille slovaque qui devrait être bien mieux mise en valeur que l'anonymat dont elle se trouve frappée si l'on ressort des cercles cinéphiles. Une entrée en fanfare dans le grenier des créations de Stefan Uher. Reste à voir s'il reviendra parmi nous. 

 

Note : 17,5/20

 

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