Mujo

Genre : Drame, expérimental

Année : 1970

Durée : 2h23

 

Synopsis :

Masao, fils d'un homme d'affai­res, ne s'inté­resse à rien sauf aux ima­ges boud­dhi­ques. Un soir, il séduit sa sœur aînée et une liai­son s'ensuit. Exploration sen­suelle de la spi­ri­tua­lité boud­dhiste, le film de Jissôji fut l'un des plus grands suc­cès de l'ATG.

 

La critique :

Noyés sous un flot continu de pellicules dédiées à mon audace de claquer dans le paysage de Cinéma Choc trois grosses rétrospectives, votre allergie doit commencer à se faire sentir et, je vous rassure, ce n'est pas prêt d'être fini. Bien au contraire car plus que jamais, je ne peux me résoudre à arriver tôt ou tard à mon exploration assidue de l'un (si ce n'est LE) de mes courants préférés qui est *roulements de tambour* la Nouvelle Vague japonaise. Une 688ème fois, au bas mot, elle nous fait l'honneur de sa présence avec quelques petits changements à noter. C'est un jour à me promener dans les listes de SensCritique que je me mis à réfléchir et me dire que tout ce que j'avais vu pour l'instant ne se polarisait qu'autour d'un petit microcosme constitué des auteurs les plus célèbres. Yasuzo Masumura, Yoshishige Yoshida, Masahiro Shinoda, Shohei Imamura, Nagisa Oshima, Hiroshi Teshigahara, Seijun Suzuki et Shuji Terayama. Seulement huit cinéastes pour râtisser la NV jap en bonne et due forme. On pourra en compter neuf avec Kirio Urayama qui arrivera dans un futur proche, mais malgré tout, tout ça est assez maigre. Qu'à cela ne tienne, j'ai bien l'intention de plonger un peu plus dans cette période dorée.
Seul bémol et pas des moindres est *deuxième roulement de tambour* la lamentable distribution de toutes ces oeuvres précieuses. De quoi me ralentir considérablement mais bon on fait avec et je ne vais pas me plaindre des belles ressources que nous offre un Internet infiniment supérieur en accessibilité, en comparaison du marché du support physique.

Il y a peu, je concrétisais grâce à YouTube ma découverte de Koreyoki Kurahara avec le très chouette The Warped Ones. Réalisateur pour le moins méconnu de par chez nous, il sera pourtant l'un des fers de lance avec Masumura et Oshima du grand boom de la Nouvelle Vague. Hélas, son statut n'aura pas raison d'une exploitation française, à l'exception de Antarctica. Devant compter sur une bien meilleure curiosité anglaise, j'arpentais le net jusqu'à faire la rencontre de Akio Jissoji. En réalité, je ne me souvenais pas l'avoir déjà vu et même chroniqué. Ceux qui nous suivent depuis un moment doivent sans doute se rappeler du billet sur Rampo Noir, une chrestomathie dont l'un des segments était réalisé par lui-même. Chose toute sauf probante pour évaluer son travail global.
C'est alors que Mujo apparaissait devant mes yeux ébahis. Pochette attrayante, synopsis laissant présager quelque chose d'étrange. En faire l'impasse aurait été criminel, surtout quand on sait qu'il jouit d'une grande notoriété chez les rares ayant comme première langue celle de Molière. Produit par l'Art Theatre Guide, une société japonaise de production et de distribution de films fondée en 1961, elle en sera l'une de ses pièces fétiches qui lui apporta gloire et notoriété.

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ATTENTION SPOILERS : Masao, fils d'un homme d'affai­res, ne s'inté­resse à rien sauf aux ima­ges boud­dhi­ques. Un soir, il séduit sa sœur aînée et une liai­son s'ensuit. Exploration sen­suelle de la spi­ri­tua­lité boud­dhiste, le film de Jissôji fut l'un des plus grands suc­cès de l'ATG.

Mais au-delà de ça, l'ATG eut une grande importance dans la production d'oeuvres "Nouvelle Vague-esque" et produira l'essentiel du cinéma indépendant japonais durant les années 60. De prestigieux titres comme Eros + Massacre, Pandemonium, Double Suicide à Amijima ou encore Cache-cache Pastoral ont pu compter sur l'ouverture d'esprit d'une boîte dont la sélection était confiée à un comité de critiques de cinéma. Une grande première au Japon ! In fine, les mentalités n'étaient pas les mêmes. Les investissements faits dans un cercle à public restreint et la réduction des budgets alloués étaient les composantes d'une vision qui privilégiait les critères artistiques plutôt que commerciaux. Toute grosse production prétendant au réalisme n'était pas la bienvenue car jugée trop coûteuse.
Une place prépondérante était attribuée aux titres plus expérimentaux. Une aubaine pour Cinéma Choc qui y a toujours accordé un regard non négligeable. Avec Mujo, Jissoji ouvrait le bal à sa Trilogie Bouddhiste qui verra Mandala et Uta suivre. Et autant dire que les esprits prudes ne risqueront pas d'apprécier particulièrement la séance. En cause, une famille torturée et aux contacts sensibles qui s'amplifieront davantage lors de la distanciation de Masao qui nourrit depuis quelques temps des sentiments pour sa grande soeur oppressée par la volonté du père à la marier coûte que coûte vu qu'elle est arrivée à l'âge adéquat. 

Comme vous le savez, la Nouvelle Vague marquait une rupture de ton avec le classicisme observé, en s'axant plus sur les sujets réalistes et, surtout, en brisant les conventions établies. C'était l'époque bénie pour tous des bouleversements sociaux. Enfin, les japonais pouvaient s'affranchir des contraintes, aidés par les révolutions sociales explosant aux quatre coins du monde parmi lesquelles la libération sexuelle. La famille traditionnelle en prenait pour son grade. Jissoji, comme beaucoup d'autres, fustige l'oppression essentiellement patriarcale sur sa descendance féminine qui l'emprisonne dans un carcan soumis aux pressions conservatrices. Il était imposé aux jeunes femmes de suivre le schéma balisé d'être une épouse dévouée et d'avoir une descendance à s'occuper pendant que le mari ramène le pain quotidien à la maison. La phallocratie familiale aux tendances explicitement dictatoriales par son contrôle de la destinée du sexe féminin était une organisation à démolir, jugée arriérée.
Le choix de Yuki sera une métaphore de la rébellion envers le pouvoir paternel, grandement aidé par l'amour plus que fraternel que ressent Masao pour elle. Un jour, en mettant chacun les masques de leurs parents, la révélation est faite. Le frère et sa soeur noueront une relation incestueuse à l'abri de tous les regards indiscrets. Une romance interdite, sacrilège, qui les expose à tout moment à l'opprobre s'ils venaient à être découverts, et même à l'exclusion du cercle familial. 

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Parallèlement, Masao va se passionner pour la spiritualité bouddhiste. Il entre lui aussi en confrontation avec le patriarche mais pour une toute autre raison qui est là le refus de suivre la carrière de son père qui est un homme d'affaires fortuné. Plutôt que d'embrasser le monde de la finance et d'étudier, il choisira de suivre la voie qui lui est propre, celle de devenir un artiste sculpteur. Ce rejet des lois édictées sera le moteur de l'accomplissement de leur désir de vivre leur amour en explosant tous les tabous. Une romance neuve, sensuelle, sincère et jamais vulgaire où l'amour charnel est véritable va prendre naissance de cet environnement familial anxiogène. Mais malmené par la crainte d'être découverte, Masao suggérera à Yuki de se marier à Iwashita, réalisant que leur union ne sera jamais acceptée par la société. Un aveu d'échec qui est de rentrer dans le rang.
Ils s'éloigneront par le mariage de l'une et l'obsession aux sculptures bouddhiques de l'autre. Mais les sentiments éprouvés l'un envers l'autres sont-ils fugaces ? L'éloignement et la naissance d'un bébé seront-ils déterminants pour éloigner l'inceste ? 

Mujo va rentrer dans une autre dimension en analysant avec un regard neuf et osé la religion bouddhiste. Masao, d'homme esseulé frappé par la fatalité, se muera en un être méphistophélique semant le désordre dans son sillage, faisant éclater au grand jour sa critique acide de la religion. Tout un tas de questionnements métaphysiques pèteront autant à la tronche du moine que celle du cinéphile. Cette consubstantialité entre l'Homme et la religion qui est toujours en lui depuis les prémisses de l'humanité a-t-elle vraiment un sens ? Le mode de vie hédoniste de Masao qu'il cultive va l'opposer à la vision complètement antagoniste du moine qu'il frappera de nombre de questions. Marqué par des représentations de l'enfer qui l'avaient perturbé, il n'a, à l'inverse, rien ressenti du paradis où l'être humain trouvera le repos éternel dans la sérénitude. Mais si le paradis est selon lui synonyme de néant et que pour qu'il y ait un paradis, il doit y avoir son double maléfique, l'enfer existe-t-il également ?
Est-ce que, finalement, le mal est réel ? Toutefois, les intentions de Jissoji ne sont pas de dénigrer de manière absurde les fondements bouddhistes. Il invite à la réflexion et au débat, autant sur les critères ontologiques que dans la maïeutique. Il ne peut y avoir de lien tangible entre le bouddhisme et un homme qui se complait dans des pratiques sexuelles jugées amorales entre tentative de viol et invitation au triolisme. 

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Entrer dans Mujo, c'est entrer dans un univers cinématographique insolite que peu de cinéaste ont foulé. Au visionnage, les accointances de mise en scène entre la trilogie politique de Yoshishige Yoshida et Akio Jissoji sautent aux yeux. Toutes deux se caractérisent par leur rudesse, leur austérité et leur dimension artistique prépondérante. La narration ne suit pas un schéma uniforme et rectiligne. Les ellipses sont flagrantes avec des changements brutaux de temporalité et de topologie. Nous avons là l'exemple type de l'idéologie prônée par l'ATG qui autorise les extravagances expérimentales qui en font un produit difficile d'accès que l'on adorera ou détestera. Il n'y a pas de demi-mesure possible à ce niveau, surtout quand on y rajoute une durée de, tout de même, 143 minutes qui ne fera pas de cadeau à celui qui ne rentre pas dans la séance. Pour ceux qui auront été bercés, même si la storyline fait que jamais l'ennui ne pointe le bout de son nez, ni ne s'empêtre dans des passages inutiles, tout au plus on accusera une petite longueur dans deux ou trois passages. La course-poursuite dans la maison avec les masques en est la plus représentative. Mais à ce niveau, je chipote !

Et le visuel n'est pas en reste. Le choix du noir et blanc en 1970 fut un pari osé qui sera plus que payant. Mujo est un régal d'esthétisme multipliant travellings parfois très audacieux (encore la scène de la course-poursuite), gros plans sur les visages ou objets, contre-plongées et travail sur les perspectives. L'art fait partie intégrante, que cela passe par de simples photographies des décors ou des reliques bouddhistes. Jissoji magnifie une dimension souvent occultée, de sorte que Mujo pourrait tout à fait se retrouver dans un musée. Le travail sur la luminosité et les contrastes vaut aussi son pesant d'or. Nous pouvons passer de scènes très éclairées à d'autres très sombres ayant logiquement lieu la nuit. Remarquons la distanciation avec les objets modernes (télévision, voitures) qui ne seront vus que de loin. Une manière de faire remarquer l'échec de la modernisation semblant être bien éloignée de ce théâtre conservateur. La partition sonore privilégie les musiques stridentes, criardes mais s'autorise aussi des mélodies et chants plus classiques. Là encore, ça fonctionne plus que bien.
Le film pourra aussi compter sur un casting de grande ampleur où chaque acteur habite son rôle avec panache. Les femmes se distinguent par leur raffinement et leur sensibilité. Nous mentionnerons donc Michiko Tsukasa, Ryo Tamura, Eiji Okada, Isao Sasaki, Kin Sugai, Eiji Sato, Kotobuki Hananomoto et Akiji Kobayashi.

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J'oserai, ainsi, dire que Mujo fait partie de ces films de la Nouvelle Vague japonaise qui vous donne l'impression de ressortir du long-métrage avec cette impression d'avoir vécu quelque chose d'important. Car nous tenons là un cru malheureusement trop méconnu alors qu'il s'immisce sans trop de difficultés dans le cercle VIP des meilleures créations japonaises de ces années-là. Mêlant étroitement philosophie religieuse, métaphysique et le sujet très sensible de l'inceste, Jissoji va jusqu'au bout de ses intentions sans ne jamais verser dans le racoleur. L'érotisme filmé est d'une rare douceur. Néanmoins, ne vous méprenez pas que Mujo est un film d'art et essai qui déstabilisera ceux qui n'ont pas l'habitude de ce type de titre qui a tellement à offrir. On se plaira aussi à rigoler en disant, moi le premier, que c'est le cliché même du film pour bobo hipster. Mais peu importe, il est impératif de lui laisser une chance, quitte à en ressortir en m'insultant de vous avoir pompé 2h23 de votre existence.
J'en assumerai pleinement les conséquences. Dès lors, vous ne vous étonnerez pas de voir une pareille note finale que j'offre avec grand plaisir à la quintessence de la Nouvelle Vague japonaise. 

 

Note : 18/20

 

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