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Genre : Fantastique, drame, horreur

Année : 1970

Durée : 1h17

 

Synopsis :

Inspiré par les contes de fées, Valérie au pays des merveilles est un conte surréaliste où l'amour, la peur, le sexe et la religion se mêlent dans un monde fantastique dont Valérie est le centre.

 

La critique :

Vous l'avez sans doute plus d'une fois remarqué mais cela fait depuis un petit moment que Cinéma Choc affectionne et s'aventure dans les belles contrées de l'Europe de l'Est. Mal connu et peu vendeur auprès des profanes, il est pourtant une destination de choix pour les cinéphiles qui n'ont jamais caché leur extatisme face à une scène bien différente de l'Europe occidentale et des USA. Et comme une évidence, la Nouvelle Vague tchécoslovaque va nous gratifier une nouvelle fois de sa présence dans nos colonnes. Trêve d'inquiétude, je ne serai pas aussi incontrôlable que je le suis avec son équivalent japonais qui est encore à des années-lumière de vous foutre la paix. D'une part parce que l'accessibilité n'est pas des plus fameuses mais aussi parce qu'il y a un bon paquet qui ne rentrent guère dans nos impitoyables critères de sélection. Donc pas de tracasserie pour ceux qui s'attendraient à une nouvelle rétrospective. Quelques pellicules par-ci, par-là et, de préférence, peu mises en valeur sur la Toile.
Chose que je ne respecterai, toutefois, pas aujourd'hui vu que je parlerai de ce qui est peut-être le travail le plus célèbre de son auteur du nom de Jaromil Jires. Les thuriféraires de ce courant le connaîtront certainement puisqu'il est une figure incontournable de cette Nouvelle Vague. On lui attribue même souvent le statut de père fondateur qui lança ce mouvement en 1963 avec Le Premier Cri

A l'instar du Japon, la Tchécoslovaquie vivait une situation socio-politique assez tendue qui se répercutait sur son cinéma. Les années 60 furent une période bénie pour le Septième Art national qui s'en donnait à coeur joie pour braver les conventions, narguer la censure en jouant de scénarios en totale opposition à la politique menée. Une époque dorée où la relève de nouveaux cinéastes exprimait sa soif de liberté, jusqu'à ce que les chars russes envahissent le pays pour rétablir la dictature rouge. Exit les figures contestataires et place à la tyrannie qui imposa alors le processus de Normalisation, obligeant les réalisateurs à rentrer dans le rang. Certains acceptèrent et d'autres s'exilèrent comme l'a fait Milos Forman. Pour Jires, il n'était pas question d'en faire de même. Afin de déjouer la censure, il se lança dans une adaptation d'un classique de la littérature tchécoslovaque qui est Valérie et la semaine des miracles par Vitezslav Nezval qui est, pour la petite info, l'un des fondateurs du surréalisme tchèque.
La traduction française donnera au titre le nom de Valérie au pays des merveilles. Décision qui n'est pas la plus judicieuse à mon sens. Avec le temps, cette oeuvre s'est construite une belle réputation au point de devenir un film culte et même un incontournable pour qui veut se lancer dans l'aventure de cette NV.

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ATTENTION SPOILERS : Inspiré par les contes de fées, Valérie au pays des merveilles est un conte surréaliste où l'amour, la peur, le sexe et la religion se mêlent dans un monde fantastique dont Valérie est le centre.

Mais avant toute chose, il sera selon moi nécessaire de ne pas vous laisser influencer par ce titre qui laisserait présager un conte adapté pour tous. Très loin de là et caler vos gosses devant ne sera pas la meilleure idée que vous ayez eue pour qu'ils parviennent à s'endormir correctement. Valérie au pays des merveilles est une création étrange, une histoire de fantasmes qui gravite autour de cette jouvencelle évoluant dans un réel qui n'en est pas vraiment un pour s'évader dans un imaginaire encore plus fou. Dans un cas comme dans l'autre, il n'y a jamais de totale rupture avec l'atmosphère fantastique qui se retrouve dans ces deux mondes. Tout juste est-elle plus renforcée dans les rêves que Valérie s'imagine. Ces deux strates coexistent et se complètent. Les pensées, rêves et fantasmes façonnent l'individu et ne font avec lui qu'une seule et unique entité. Cet ensemble détermine ses choix et sa trajectoire de vie. Pour Valérie, il y a encore une accroche évidente au monde de l'enfance où rime inévitablement l'insouciance et l'innocence. Son ami Orlik, appelé l'Aiglon, lui rapporte les explications de la présence d'un démon ricanant la tourmentant. Il la traque dans l'unique but d'être aimé d'elle.
Parallèlement à cela, l'intrusion de Elsa, celle qui se dit être la cousine de Valérie complexifie le récit. Elle et le démon semblent avoir eu des rapports passés qui nous seront petit à petit dévoilés. 

A travers les explorations fantasmagoriques de Valérie, Jires affiche la perte de l'enfance de cette fille confrontée au monde adulte où perversion et corruption sont présents. Des choses qu'elle ne percevait pas car cela n'existait pas dans cette partie de sa vie et auxquelles elle se confrontera. Elle va être le témoin du double visage de ces adultes dont Elsa et le démon dont le prénom est Richard. Ce couple n'est ni plus ni moins que ses parents dont elle avait perdu leur trace. Les objectifs apparaissent, tournant autour de l'envie de regoûter à cette jeunesse perdue, à tout prix. Fuyant la vieillesse les rapprochant tout doucement de la mort, ils n'ont rien d'autre en tête que de retrouver leur fille. Ils font partie de ces gens en plein déni qui refusent leur inéluctable fin de quitter la vie sur Terre.
Avec son départ pour rejoindre l'ère de l'adolescence, Valérie découvre alors les premiers émois amoureux, la sexualité que l'on voit à travers ce sang coulant sur les marguerites, symbolisant bien sûr les premières règles. Valérie au pays des merveilles est une authentique réflexion sur le temps qui passe et sur ce qu'il peut induire comme traumatisme psychologique. 

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Qui plus est, Jires ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. Par certains choix, il exclut son film de la section "adapté aux enfants". Dans le système totalitaire communiste, l'Eglise était l'une des rares institutions qui pouvait être librement ciblée. A ce niveau, le long-métrage peut se targuer d'être considéré comme blasphématoire tant il tance la religion catholique enchaînant les êtres dans un moule préconçu loin de toute liberté. Les hommes et femmes vivent dans la peur permanente de devoir rendre des comptes à une entité suprême, dans ce besoin obsessionnel de repentance et de critique féroce contre tous ceux qui n'adhéreraient pas à leurs commandements. La religion est une dictature idéologique que le réalisateur va représenter mais dont on soupçonne très facilement qu'il l'apparente au système politique dans lequel il est forcé de vivre. A quelques reprises, les scènes outrageantes se multiplieront et elles commenceront très vite par le visage démoniaque dont est affublé le prêtre.
Mieux encore, il est incapable de contrôler ses pulsions sexuelles. L'homme pieux ne fait que se convaincre qu'il a su s'émanciper du sexe alors qu'il n'en est rien. La séquence de cette bacchanale dans les sous-sols de l'église en sera la preuve, lui en maître de cérémonie s'ébaudissant d'un pareil spectacle.

Par-dessus le marché, son attirance charnelle envers sa fille mineure de surcroît donnera naissance au combo détonnant inceste + pédophilie. Quelques attouchements se chargeront de toujours plus représenter l'homme imbu de sa personne comme pervers et ayant le désir de contrôler la fine fleur féminine. Il est une des composantes sales de l'amour libre tant revendiqué des seventies. Les plaisirs de la chair faisant un gros doigt d'honneur au joug de la religion. Valérie au pays des merveilles est un phénomène contre-culture, aux antipodes du conte traditionnaliste qui s'autorisait la virtuosité et la bonne pensée. Jires, plutôt que de suivre un fil conducteur unique, va mêler, comme dit avant, la réalité et l'onirisme tout en parsemant le tout d'ellipses invraisemblables et de transitions brutes.
L'ensemble semble être constitué d'une succession de scènes indépendantes mais qui ont, pourtant, toutes un sens et sont interconnectées entre elles. Cette construction labyrinthique sera déterminante pour apprécier le visionnage. Certains jugeront cette surdose de transitions comme assez lourde.

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Et comme de coutume, s'essayer à la Nouvelle Vague tchécoslovaque, c'est avoir l'assurance d'avoir droit à des qualités esthétiques flamboyantes. Valérie au pays des merveilles ne dérogera pas à la règle par son visuel sublime en tout point. Le travail sur les éclairages et la colorimétrie renforce cette impression d'irréalité prégnante. Les décors également par leur accent sur l'imaginaire entre chaudrons, vampirisme, décors baroques infestés de toiles d'araignées ou à l'inverse des étendues bucoliques à perte de vue où des actes insolites se font. L'exemple de ces nymphes dans l'eau se caressant en étant un exemple évident. La majestuosité de la mise en scène offre de nombreux moments forts qui émerveilleront la petite part d'enfance restant encore en nous.
Pour la bande son, autant dire qu'elle est tout autant splendide. Enfin, les acteurs se débrouilleront tout à fait correctement. Nous pouvons joyeusement citer Jaroslava Schallerova, Helena Anýsová, Petr Kopriva, Jirí Prýmek, Jan Klusák, Libuse Komancová, Karel Engel et Alena Stojáková

Quelle sympathique curiosité que ce Valérie au pays des merveilles dont le pays des merveilles est loin de l'innocence qui nous vient en tête inconsciemment. Loin de nous emporter dans un tourbillon de nature luxuriante et de personnages souriants, c'est plus une plongée dans les géhennes de l'humanité où la laideur du monde adulte frappera de plein fouet notre pauvre Valérie poursuivie par les fantômes du passé. L'enfance douloureuse, la sexualité, la religion et le désenchantement se retrouvent autant en vrai qu'en rêve. Valérie au pays des merveilles est un songe psychanalytique d'une rare richesse, au point que cette chronique ne saurait vous offrir tous les niveaux de lecture.
Tout n'est pas non plus parfait car cette alternance rêve/réalité et ces moult transitions pourront lasser, surtout si vous avez passé une mauvaise nuit la veille. Enfin, ce long-métrage qui est un conte pour adultes pourra tout simplement ne pas plaire par son concept même. Mais ne soyons pas vache car, s'il n'est pas un chef-d'oeuvre, il reste amplement recommandable à qui voudra quelque chose de différent.

 

Note : 14/20

 

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