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Genre : Thriller, drame (interdit aux - 16 ans)

Année : 2010

Durée : 2h26

 

Synopsis :

Shamoto tient une boutique de poissons tropicaux. Sa deuxième femme ne s’entend guère avec sa fille, Mitsuko, et cela lui fait peur. Un jour, prise en flagrant délit de vol dans un supermarché, Mitsuko va trouver en la personne de Mr Murata, non seulement un sauveur, mais aussi un homme exerçant le même métier que son père mais à grande échelle. Il poussera même la bonté jusqu’à lui offrir un travail dans son magasin. Mais Mr Murata s’intéresse d’un peu trop près à cette famille qu’il embarquera pour un voyage au bout de l’horreur.

 

La critique :

Encore une nouvelle journée pour une nouvelle chronique d'un nouveau film de ce superbe pays qu'est le Japon. Beaucoup de choses ont déjà été dites dessus et y revenir ne pourrait que me faire passer pour un vieux radoteur. Néanmoins, impossible de rester insensible devant leur culture singulière, leur vision unique du cinéma et leur ouverture d'esprit qui est à observer, à admirer et à prendre en exemple sans pour autant la copier. Dans une société patriarcale et très pudique où il est apparemment, mal vu de se tenir par la main en public, le Septième Art peut s'enorgueillir d'une totale liberté artistique, d'une décomplexion extra-terrestre que cela soit au niveau des thématiques que des moyens mis en oeuvre. Après, ce mode de fonctionnement peut prêter à débat sur les deux faces d'une même pièce qu'est la civilisation nippone. Oui, ce pays est fascinant et cette fascination se répercute logiquement sur sa production cinématographique où bon nombre font étalage de toute leur folie, qu'elle soit accessible au public ou susceptible de le faire fuir. Sur Cinéma Choc, c'est bien du deuxième cas dont il est question et qu'il n'est plus nécessaire de présenter. Vous pourrez consulter la liste des infamies chroniquées pour en avoir le coeur net. 

Toutefois, pas de fulgurances graphiques au programme. Depuis mon premier billet de l'année, c'est comme si j'avais perdu cette flamme d'officier de temps à autre dans le registre de l'extrême. En même temps, vu ce que je m'étais mangé dans la tronche, il y avait de quoi être vacciné pour un moment. Guère d'inquiétude aux déçus de l'assemblée, j'ai de quoi vous sustenter généreusement avec une charmante création du nom de Cold Fish. Les connaisseurs, sans avoir regardé la pochette, trouveront derrière ce projet le dénommé Sono Sion. Pour ceux qui bloqueraient sur le nom, il est le petit filou qui réalisa la bombe Suicide Club. Cette pellicule qui marqua durablement les persistances rétiniennes à sa sortie eut pour effet de le faire reconnaître à l'international, en même temps qu'il lançait à la figure de la société toutes ses inquiétudes sur la tournure du Japon, ses tares et ses problématiques sociétales.
Sono Sion est un cinéaste engagé, impliqué dans moult projets artistiques apparentés à des cris de rage. A notre grand dam, en dehors de Suicide Club, sa reconnaissance est bien faible, alors que son travail est très loin d'être dégueulasse. Preuve en est avec Strange Circus, Tag et Guilty Of Romance qui ont reçu nos congratulations de circonstance. Cela sera-t-il encore le cas ici ?

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ATTENTION SPOILERS : Shamoto tient une boutique de poissons tropicaux. Sa deuxième femme ne s’entend guère avec sa fille, Mitsuko, et cela lui fait peur. Un jour, prise en flagrant délit de vol dans un supermarché, Mitsuko va trouver en la personne de Mr Murata, non seulement un sauveur, mais aussi un homme exerçant le même métier que son père mais à grande échelle. Il poussera même la bonté jusqu’à lui offrir un travail dans son magasin. Mais Mr Murata s’intéresse d’un peu trop près à cette famille qu’il embarquera pour un voyage au bout de l’horreur.

Il est vrai que le contexte atypique permet à lui seul de rameuter vers lui les yeux avisés des cinéphiles. Ou comment une boutique de poissons peut se transformer en antre de l'horreur. Stupide diront certains et pourtant Cold Fish s'inspire de tristes faits réels. Précisons quand même qu'il s'agit d'une très libre adaptation d'un couple de tueurs en série, propriétaires d'une animalerie, qui ont tué au moins quatre de leurs clients en 1993 pour des raisons d'argent. Oui, ça ne s'invente pas ! Ceci dit, ce sujet n'est qu'une toile de fond à tout ce que compte raconter Sono qui n'a rien perdu de sa force de frappe en mettant Shamoto en personnage principal. Shamoto est un quidam japonais. Il est intégré dans la société en tenant une petite boutique sympa qui vend des poissons. Une fois sa femme décédée, ne supportant pas la solitude, il s'est remarié avec une petite jeunette, sous la stupéfaction de sa fille unique qui ne peut plus le voir en peinture. Shamoto est un bête rouage, un loser qui n'a aucune emprise sur sa famille. Il laisse les choses se passer, n'intervient pas, est passif et manque de charisme pour s'affirmer. Evidemment, sa fille tourne mal et se fera pincer pour un vol à l'étalage.
Sauvé in extremis par un richissime homme tenant une boutique qui ferait passer celle de Shamoto pour un cagibi poisseux, il ne se doute pas dans quelle histoire il vient de se fourrer. On ne met pas très longtemps à comprendre que quelque chose pue. Ce Murata est trop sympathique, trop bon, trop souriant. La méfiance est de mise mais la réalité va dépasser tous nos soupçons. 

Sono va brosser le portrait d'une société japonaise déliquescente, à commencer par la notion d'autorité qui est inconsciemment mise sur le compte de la figure paternelle censée être le pilier de la famille. Où se situe la virilité dans ce cas de figure vu que Shamoto ne parvient plus à tenir les rênes de son foyer ? Virilité et autorité entretiennent-elles un lien synergique ? Ce thème ne date pourtant pas d'hier. Déjà en 1963, Kirio Urayama dans son excellent Une Jeune Fille à la dérive, affichait toute l'absurdité d'un patriarcat ébranlé, ne parvenant plus à garder sa place dans un monde changeant. Il était relégué au second plan et c'est précisément ce à quoi nous observons au Japon avec tous ses employés masculins dévorés par le travail au point que leur vie au foyer en ait quasiment été supprimée. Ils ne savent plus affirmer leur présence, ce qui fait que la famille se désolidarise de leur influence et finit par fonctionner sans lui. Par extension, les rapports homme et femme sont bousculés.
Si nous n'avons pas trace d'un Shamoto exténué par de longues et harassantes journées, le constat peut s'étendre à des territoires bien plus vastes et même plus critiques. Face à ce socle familial vacillant, la fille tente de fuir un foyer. Cette émancipation de la condition féminine ne se fait pas sur de bonnes bases mais bien sur ce besoin vital de quitter un milieu qu'elle ne reconnaît plus.

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Toutes ces conséquences proviennent bien de ce monde masculin dont le règne despotique s'est effondré au XXIème siècle pour en revenir aux simples fantasmes d'un temps passé, d'une nostalgie arriérée. Cold Fish joue habilement avec tous ces phénomènes encore tabous dans la société nippone mais il ne compte pas non plus en rester là. Il va aussi se focaliser sur cette fameuse lutte des classes, ce combat entre la caste aisée et la caste des petites gens. Indubitablement, le complexe d'infériorité se fait ressentir pour Shamoto, davantage effacé en présence de Murata. S'il n'y a pas d'envie ou de jalousie se traduisant sur son visage, il faudrait être aveugle pour ne pas y lire la déception de ne pas s'être montré à la hauteur des préceptes néfastes d'une civilisation qui a érigé le culte de la perfection, la compétitivité et le perfectionnisme comme des choses essentielles pour chaque indépendant, directeur et PDG. Il n'est pas permis de vouloir être un homme simple, humble, qui ne tient pas à avoir des ambitions démesurées. Sono s'en donne à coeur joie, semonçant avec virulence un Soleil Levant en déshérence dont les têtes dominantes ne semblent pas avoir le moindre scrupule. L'argent étant ni plus ni moins que leur credo, voire même leur drogue.

Et nous en arrivons au fait que, par l'intermédiaire de Mitsuko, cette petite famille va très rapidement sombrer dans l'horreur en voyant la face psychopathique de Murata et de son épouse qui sont, disons-le clairement, complètement fous à lier. Cold Fish est une balance qui restera toujours en équilibre entre la farce gore et le thriller sombre. Les amoureux d'hémoglobine et même de trash pourront logiquement être comblés car les démembrements en tout genre se font dans la joie et la bonne humeur (au sens propre comme au figuré) sous les yeux médusés d'un Shamoto désemparé, ne sachant que faire si ce n'est de vouloir protéger à tout prix son petit foyer. Pour parachever le tableau, des scènes érotiques très explicites viendront amplement confirmer l'interdiction aux moins de 16 ans. Sous ce déluge de violence absurde, se cache pourtant une révélation qui frappera le personnage principal dont la rage va s'extraire de sa carapace grâce à l'intervention d'un Murata en parfait agitateur des pulsions triviales. Il est temps pour Shamoto de redorer son blason et de redevenir un parfait despote face à sa famille. Cold Fish frappe avec véhémence là où ça fait mal, quand bien même on pourra reprocher une durée plutôt longue qui aurait méritée à être raccourcie.

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Exit les fulgurances graphiques de Strange Circus et Guilty Of Romance et place à un visuel beaucoup plus conventionnel. Il n'y a pas de démarche esthétique atypique qui y est recherchée. Bien sûr, cela n'empêche pas Sono de fournir divers environnements riches en couleurs variées, à commencer par les boutiques de nos deux larrons pas spécialement inséparables, tout du moins pour Shamoto. Certaines pièces seront plutôt tape-à-l'oeil, mais sans renâcler aussi loin que dans les deux oeuvres susmentionnées. Encore que Guilty Of Romance alternait les deux genres, et c'est ce qui en a fait sa faiblesse. Pour le reste, la caméra est admirable dans ses mouvements. Cold Fish est un vrai régal de mise en scène. Sur la question de la trame sonore, je vous avoue avoir très peu de souvenirs de celle-ci. Finalement, on saluera la performance inénarrable de Denden qui campe un Murata stratosphérique, nous rappelant le génialissime Anthony Wong.
S'il éclipse les autres acteurs, il ne faudrait pas oublier que leur jeu est admirable et sans faux pas. On mentionnera Makoto Ashikawa, Megumi Kagurazaka, Mitsuru Fukikoshi, Jyonmyon Pe, Tetsu Watanabe, Hikari Kajiwara et Lorena Koto.

J'ai beau me répéter mais ma première découverte de Sono Sion ne s'est pas faite de la meilleure manière avec un Suicide Club m'ayant déçu. Mes interrogations sont pour le moins floues et il y a fort à parier qu'un deuxième visionnage sera indispensable pour mieux comprendre ce qu'il s'est passé. Car qu'on se le dise, Sono nous prouve tout son talent en réalisant des films qui pourraient paraître un peu crétins et gratuits au premier abord mais qui, en se déroulant, laissent transparaître une grande maturité et intelligence. Cold Fish n'échappe pas à cet état de fait. D'un sarcasme jusqu'au-boutiste, il décrit le cheminement d'un père un peu raté qui va extérioriser tous ses sentiments refoulés par une rencontre impromptue qui lui changera la vie. Précisons que la fin d'une noirceur totale risque de vous envoyer une jolie claque dans la tronche. Au vu de sa filmographie vaste dont beaucoup de pellicules sont encore inédites dans nos contrées, il serait indécent d'octroyer un titre aussi casse-gueule que l'une des meilleures oeuvres de son auteur. Pourtant, on ne pourra s'empêcher d'y penser car Cold Fish, dans la froideur de ses couloirs d'aquariums, réchauffera notre être par un déluge de souffrance que nous ne sommes pas prêts d'oublier.

 

Note : 15,5/20

 

 

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