Journal_d_un_voleur_de_Shinjuku

Genre : Comédie dramatique, expérimental, inclassable (pas d'interdiction mais...)

Année : 1969

Durée : 1h36

 

Synopsis :

Birdie, étudiant, passe son temps à voler des livres. Il est bien­tôt rejoint par Umeko. Les amants com­men­cent à voler des livres ensem­ble... Hommage d'Ôshima à cet épicentre de la culture et des pro­tes­ta­tions socia­les que fut le quar­tier de Shinjuku, dans un film emblé­ma­ti­que de la scène artis­ti­que japo­naise de l'époque.

 

La critique :

"Il n'a pas encore fini celui-là de nous emmerder avec sa Nouvelle Vague japonaise ?", telle est la principale diatribe qui doit certainement résonner alors que cette chronique vient d'être publiée. Je conçois que certains d'entre vous commencent ou doivent déjà en avoir marre de ce courant dont le nombre d'oeuvres a explosé en termes de billets depuis un certain temps. Je me risquerais presque à dire que Cinéma Choc peut se voir comme une petite pierre angulaire du Web français dans le nombre de rédactions d'oeuvres appartenant à ce courant révolu qui, s'il eut un impact majeur sur son pays, n'a pas été, et n'est toujours pas, estimé à sa juste valeur chez nous. Il est vrai que lâcher le terme de "Nouvelle Vague" renvoie inconsciemment pour beaucoup à la France mais celui-ci est plus que général vu qu'il frappa d'autres zones du monde, de la Tchécoslovaquie au Japon en passant par le Brésil.
De plus, on ne peut pas dire que l'exploitation physique soit des plus merveilleuses si l'on en vient à constater que le téléchargement sur Internet est plus fourni. Un comble ! Mais pour les décideurs, le téléchargement, c'est mal car on ne paie pas le produit. Sauf que, ben quand celui-ci est indisponible, inédit ou introuvable, on n'a pas tellement le choix, voyez-vous. Et ma main au feu que nombre de réalisateurs décédés encourageraient ce procédé pour faire perdurer leur mémoire et, par extension, la culture cinématographique.

Enfin, là n'est pas à l'heure de faire la révolution derrière mon clavier sur le blog, nonobstant le fait que nous serons plongés ici dans un autre type de révolution, et nettement plus impressionnante que mon petit caca nerveux. On ne reviendra pas sur une exégèse digne de ce nom du courant entre la TV dans les foyers, les sociétés de production un peu dans la mouise avec ça, les citoyens qui veulent un autre type de cinéma. Entendus, une nouvelle génération de cinéastes remplacera les vieux crépis (en toute amitié bien sûr) de la veille. Parmi ceux-ci, il y eut nombre de figures contestataires qui offrirent plus que des histoires de familles dans lesquelles excellèrent Yasujiro Ozu et Mikio Naruse. L'heure était au changement et les japonais purent compter sur des Shohei Imamura, Shuji Terayama et, dans un autre registre, Koji Wakamatsu pour bousculer l'ordre établi.
S'ajoute évidemment à eux Nagisa Oshima, un cinéaste, lui aussi atypique et iconoclaste. Vos espérances seront bientôt réalité, vu qu'après ce long-métrage, il n'y aura SEULEMENT plus que deux titres sur ma liste avant qu'il ne prenne un repos bien mérité. Vous vous en doutez, cela dépend exclusivement de la disponibilité sur Internet. Et ce que je peux dire est que je suis bien content d'y avoir trouvé Journal d'un voleur de Shinjuku !

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ATTENTION SPOILERS : Birdie, étudiant, passe son temps à voler des livres. Il est bien­tôt rejoint par Umeko. Les amants com­men­cent à voler des livres ensem­ble... Hommage d'Ôshima à cet épicentre de la culture et des pro­tes­ta­tions socia­les que fut le quar­tier de Shinjuku, dans un film emblé­ma­ti­que de la scène artis­ti­que japo­naise de l'époque.

Les films dits "témoignage d'une époque" ne sont pas rarissimes, mais au sein de la NV japonaise, Oshima est peut-être bien le plus frontal, encore un cran au-dessus de Imamura, dans sa manière d'afficher un temps révolu. Nous sommes alors en 1969, une année où des mouvements sociaux éclatent un peu partout à l'échelle du globe. Une nouvelle ère s'est amorcée et le réalisateur en a bien eu le coeur net l'année précédente lorsqu'il présentait son très bon La Pendaison au Festival de Cannes. L'Europe, qui est l'épicentre de cette vague de contestations, a entraîné les autres pays dans son sillage, chacun ayant des revendications nationales propres mais toutes axées sur l'espoir de la liberté individuelle. Le Japon est à n'en point douter l'une des contrées les plus fascinantes qui vit les premières révoltes de grande envergure prendre forme dans le célèbre quartier de Shinjuku à Tokyo. A l'instar de la France où l'insurrection démarra de la Sorbonne, le mai 68 japonais démarra de Todai.
Les protestations portaient sur de nombreux sujets entre l'augmentation des frais de scolarité qui creuserait davantage les inégalités sociales, l'influence américaine sur le pays le noyautant administrativement car désireux d'en faire un exemple asiatique contre l'influence rouge, le pacte de sécurité nippo-américain sans oublier l'entrée du Japon dans la sanglante guerre (un pléonasme) du Vietnam au côté des ricains. De Todai, les manifestations se déplacèrent dans Shinjuku pour virer vers les émeutes menées par les étudiants. 

Un fort sentiment antiaméricaniste se faisait ressentir, le tout galvanisé par l'influence du Parti Communiste qui fédérait les étudiants qui en furent les premiers instigateurs, vite rejoints par les ouvriers, ainsi que les milieux artistiques et intellectuels. Shinjuku était l'endroit de tous les possibles, le centre névralgique de la mégalopole. C'était le poumon artistique de la ville qui comptait toutes les institutions possibles entre les théâtres, les cinémas et les galeries diverses. Les artistes y évoluèrent, autant dans les espaces clos que dans la rue où l'on assistait à des démonstrations de performances diverses. Oshima va capter cette effervescence culturelle dans son Journal d'un voleur de Shinjuku où deux personnalités vont se rencontrer. D'une part, Birdie qui est un étudiant se faisant un plaisir de voler des livres en librairie et de l'autre Umeko qui se fait passer pour une employée qui va le dénoncer auprès du directeur. La même scène se répète le jour suivant. Le directeur, intrigué par la relation étrange entre ces deux personnages, lui sommera de ne plus l'importuner.
C'est le début d'une liaison entre un homme et une femme dans un Japon en pleine libération sociale, juste avant que les premiers soulèvements n'éclatent. Cherchant à se découvrir mutuellement, elle découvrira que le seul plaisir sexuel de Birdie se fait en volant des bouquins. C'est meilleur à ses yeux que de forniquer. 

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Eux deux vont se lancer dans une quête de l'extase sexuelle. Oshima intellectualise alors ici le coït qui ne peut se dissocier d'une culture propre. En l'occurrence, le livre, se référant dans l'inconscient populaire, au savoir est le déclencheur de tout ceci. La jouissance se retrouve dans l'envie d'appréhender de manière ontologique le monde qui les entoure au travers de certains titres parmi lesquels Journal d'un Voleur de Jean Genet, dont Oshima en fait hommage dans le nom du film, Eros et Civilisation de Simone Weil, des extraits de Henry Miller. En clair, l'ultime plaisir va naître de l'acquisition de préceptes moraux qui seront les outils pour la future révolution à venir. Ce cheminement va se construire de manière éclatée, sans trame scénaristique cohérente, nous faisant voyager çà et là dans des dimensions chronologiques et topologiques diverses. Ils rencontreront moult personnalités réelles comme Tetsu Takahashi, psychologue et sexologue, qui va sonder leur être, démontrant une masculinisation chez Umeko et un caractère efféminé chez Birdie. Les deux sexes se confondent, ne connaissent pas de frontières et l'influence de l'un peut se répercuter sur l'autre. Oshima va alors laisser exploser toute sa créativité et sa lubricité. Les personnages flottant au gré des envies du réalisateur vont tantôt errer dans la rue en pleine séance d'une petite troupe d'artistes amateurs. Le caractère documentaire fait de Journal d'un voleur de Shinjuku de l'authentique cinéma vérité. 

La réalité et la fiction coexistent, abolissant les limites que nous nous sommes forgés. Dans une discussion attablée rappelant ces salons littéraires d'un autre siècle, un débat ardent est fait autour de la thématique du sexe. Qu'est-ce que le sexe ? Comment peut-on définir la satisfaction sexuelle ? Plutôt que de se centrer sur le message politique, Oshima capte un climat d'agitation tonitruante où il n'y a plus d'encadrement au niveau psychologique de ces hommes et femmes. Nous sommes bien loin de l'endoctrinement de masse d'avant-guerre. Le libre-arbitre est devenu enfin réalité, la capacité à penser par soi-même, à converser librement avec ses interlocuteurs. Une bouffée d'air frais qui ne peut que solliciter notre attention ou tout du moins ceux qui accepteront le puzzle qu'est Journal d'un voleur de Shinjuku multipliant les expérimentations formelles rappelant parfois le cinéma de Shuji Terayama. Aux interviews réelles peuvent se succéder l'instant d'après passages psychédéliques ou citations de textes comme cela se produira quand Umeko se retrouvera enfermée la nuit dans la librairie.
On s'étonne toutefois de ne pas avoir d'interdiction mentionnée puisque sera filmé de manière explicite le viol d'Umeko et, à un autre passage, un orgasme en gros plan représenté par de la cyprine dégoulinant de son vagin.

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Journal d'un voleur de Shinjuku multiplie également les fulgurances visuelles entre le passage constant du noir et blanc à la couleur, les intertitres, l'apparition à plusieurs reprises du titre du film durant la séance. Nombreux sont les gros plans sur les visages des personnages pour faire ressortir leurs états d'âme. On multiplie les décors entre les rues agitées, les appartements, de jour comme de nuit, parfois sans la moindre cohérence. On tient un pur produit expérimental dans la forme qui en révulsera plus d'un. Parfois, la caméra sera portée à l'épaule, évoquant la Nouvelle Vague française. Une myriade de procédés se déroulent sous nos yeux avec panache. La bande son est de qualité évidente également.
Et puis, ne pas oublier la très bonne interprétation des acteurs dont certains joueront tantôt de manière théâtrale, tantôt de manière réaliste. On citera l'artiste Tadanoki Yokoo, Rie Yokoyama, Moichi Tanabe, Tetsu Takahashi, Kei Sato, Rokko Toura, Fumio Watanabe, Juro Kara et Akaji Maro.

En conclusion, nous pourrions encore davantage développer l'analyse passionnante de ce Journal d'un voleur de Shinjuku qui est l'un de ces inestimables et formidables témoignages d'un passé révolu qu'il est nécessaire de faire connaître aux yeux de tous car il peut tout autant se voir comme une oeuvre historique majeure de ce fameux Mai 68 japonais. Matériau conceptuel d'une richesse rare s'inspirant des travaux de Koji Wakamatsu et même de Jean-Luc Godard, on ne peut que suivre avec entrain l'histoire atypique de ce mystérieux couple qui se retrouveront, après un passage par la littérature qui sera un échec cuisant, dans le théâtre où ils pourront s'extérioriser et révéler leur véritable moi interne. Leur épanouissement coïncidera à l'aube d'un futur Shinjuku mis sous tension par les mouvements de libération. Une pièce maîtresse essentielle, pas seulement de la filmographie de Nagisa Oshima et de la Nouvelle Vague japonaise, mais aussi du cinéma japonais dans son ensemble.
On peut de manière indiscutable le définir comme l'une des plus belles traces laissées par le Septième Art nippon des années 60. Reste que par sa puissante austérité de mise en scène, Journal d'un voleur de Shinjuku n'est pas du tout la meilleure porte d'entrée pour plonger dans l'oeuvre majeure de Oshima car il faudra faire preuve d'une grande ouverture d'esprit pour l'apprécier à sa juste valeur. Un incontournable, et c'est tout !

 

Note : 16/20

 

 

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