Le_Meurtrier_de_la_jeunesse

Genre : Drame (interdit aux - 12 ans)

Année : 1976

Durée : 2h01

 

Synopsis :

Un jeune gar­çon trouve l'amour et veut quit­ter le cer­cle fami­lial. Mais ses parents, pos­ses­sifs, ten­tent par tous les moyens de l'en dis­sua­der. Dans ce film basé sur le roman de Kenji Nakagami, les plans-séquen­ces allon­gées de Hasegawa cap­tu­rent l'acte de vio­lence et ses iné­vi­ta­bles consé­quen­ces avec une intensité soutenue.

 

La critique :

Et là vous vous attendez à recevoir un 658ème film de la Nouvelle Vague japonaise en pleine poire je parie ? J'anticipe déjà les réactions avant même de débuter la chronique parce que me voilà bien désarçonné dans ce cas de figure. La raison tient du fait que je ne sais pas si nous officions dans ce courant aujourd'hui ou bien si notre film du jour n'a rien à voir. Certes, la temporalité est respectée avec une date de sortie un peu tardive il est vrai mais correspondant tout de même aux critères en place. Sur l'aspect formel, le même propos peut être réitéré. En revanche, la chose qui me turlupine concerne l'année de naissance du réalisateur. A ceux qui s'y connaissent maintenant un peu, vous savez que les éléments de la nouvelle génération qui a émergée dans un contexte de renouveau du Septième Art ont tous grandi avec les traumatismes de la seconde Guerre Mondiale vue à travers leurs yeux d'enfants. Même Akio Jissoji, né en 1937, répond à cela mais qu'en est-il de Kazuhiko Hasegawa qui ne peut y prétendre vu qu'il vit le jour en 1946, alors que le Japon en avait enfin fini avec ce carnage sans précédent qu'il vécut.
Vous allez me dire que je me soucie de peu de choses mais méticuleux comme je suis, je ne suis pas très enchanté à l'idée de commettre une bourde pareille. Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive (cf mes débuts de rédacteur) mais je tâche de refouler mes bévues aux oubliettes. 

Malgré tout, il y a cette petite voix qui me dit que c'est de la Nouvelle Vague donc on fera comme si le film en fait partie car il a un peu trop de ressemblances avec le style en vigueur. Et quand nous rajoutons le fait qu'il fut produit par la "célébrissime" société de production ATG (Art Theatre Guild), qui s'est rendue maître de la production du cinéma indépendant japonais durant les années 1960 et, de manière générale, a joué un rôle décisif au sein de la NV japonaise, on se dit que ça fait un peu trop de coïncidences pour l'écarter. On saluera l'entrée d'un autre cinéaste du mouvement qui est, comme je l'ai précédemment cité, Kazuhiko Hasegawa. Ne vous attendez pas à une filmographie fournie puisqu'il ne fera que.... deux longs-métrages. Oui, vous avez bien lu ! Seulement deux ! Peut-on poser l'hypothèse que ce japonais, d'abord assistant réalisateur et scénariste pour des réalisateurs de roman porno, n'a pas été plus convaincu que ça par ce métier de grande envergure ? Hypothèse pertinente en tout cas !
Face à nous, Le Meurtrier de la Jeunesse qui est sa première oeuvre, sortant trois ans avant L'Homme qui a volé le soleil. Et si ce film, visiblement toujours inédit chez nous, vous semble obscur (à très juste raison), sachez qu'il n'en est rien chez lui où il fit l'effet d'une bombe atomique. Récompensé à plusieurs reprises, il est considéré comme faisant partie des pellicules les plus sombres, virulentes et critiques envers la société japonaise sorties dans les années 70. La même chose peut être adressée à son petit frère qui, en raison de son humour omniprésent, ne bénéficiera pas d'une place sur le blog.

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ATTENTION SPOILERS : Un jeune gar­çon trouve l'amour et veut quit­ter le cer­cle fami­lial. Mais ses parents, pos­ses­sifs, ten­tent par tous les moyens de l'en dis­sua­der. Dans ce film basé sur le roman de Kenji Nakagami, les plans séquen­ces allon­gées de Hasegawa cap­tu­rent l'acte de vio­lence et ses iné­vi­ta­bles consé­quen­ces avec une inten­sité sou­te­nue.

Vous aurez compris qu'une telle fabrication n'aurait pu échapper à notre oeil avisé. Sans être un spécialiste assidu de l'ATG, on peut se demander si nous ne tenons pas là sa création la plus crue et graphiquement violente. A la lecture du synopsis, plusieurs oeuvres nous sautent aux neurones. Il y a surtout le très connu Contes cruels de la jeunesse mais aussi, dans une moindre mesure, The Warped Ones et un soupçon d'Une jeune fille à la dérive. Le point commun est de présenter des couples de jeunes soumis aux aléas de la vie dans un Soleil Levant socialement exsangue. Dans le cas présent, on suit Jun Saiki gérant un bar appartenant à son père. A ses côtés se trouve Keiko, devenue sa petite amie, ce qui n'enchante guère les parents de Jun qui désapprouvent cette relation. Un peu trop possessifs, ils ont confisqué la voiture de leur fils et le père ne s'est pas gêné d'engager un détective privé. La révélation lui apprendra que Keiko aurait été violée par l'amant de sa mère.
Très vite, la dispute éclate et c'est le drame. Jun, incontrôlable, tue son père, gisant alors dans une mare de sang quand sa mère rentrera. Effondrée mais soulagée de ne plus devoir travailler dans une entreprise de pneus l'épuisant, le "soulagement" sera de courte durée. Voulant protéger son fils, elle verse alors progressivement dans la folie, voulant le tuer avant de se suicider. Au parricide se suivra le matricide. Un passage d'une violence tant physique que psychologique inouïe, et tourné en longs plans-séquences pour renforcer le malaise.

Autant dire que ça calme quand on voit le niveau de réalisme de la mise en scène auquel se rajoute le fait que c'est tiré d'un réel fait divers. Désormais orphelin, Jun part alors avec Keiko on ne sait trop où, voulant fuir son passé non sans balancer les cadavres de ses parents dans la mer. Mais cette quête vers un autre monde n'est que chimère et jusqu'au bout, le couple sera entraîné dans une spirale de désespoir. Ne nous mentons pas qu'en terme de brutalité, Le Meurtrier de la jeunesse pulvérise complètement les métrages susmentionnés et n'a en aucun cas usurpé sa réputation délicate pour les aventuriers facilement impressionnables. Cependant, cette barbarie n'est pas gratuite, n'est aucunement un défouloir sans fond. Bien au contraire, à la manière d'un Nagisa Oshima ou Koreyoki Kurahara, Hasegawa analyse cette jeunesse perdue, déboussolée, qui n'a ni désir, ni ambition, ni espoir quel qu'il soit. Cette génération est en rupture totale avec ses aînés dans un monde changeant.
Les traditions et valeurs passées se confrontent aux attentes différentes, à commencer par le droit pour un enfant de pouvoir choisir sa petite amie et inversement. Une cassure drastique avec un temps pas si lointain où les parents avaient l'ascendant, surtout sur la fille, en choisissant le bon mari pour elle sans qu'elle n'ait trop son mot à dire. Si Jun remplace la femme asservie, sa dulcinée n'en est pas pour autant épargnée.

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Devenue sourde d'une oreille parce que sa mère l'a frappée et engoncée dans une relation incestueuse, Jun est sa seule échappatoire. Tous les deux se rejoignent sur le but de leur voyage qui semble vain. Une fuite en avant sans quelconque fond, sans motivation en arrière-plan. Enfant gâté, Jun a sacrifié son confort matériel pour un amour inconstant qui nous fait douter à chaque instant de ses sentiments pour Keiko. L'un et l'autre n'ont plus trop d'attache à la vie. Seul l'autre permet à chacun de ne pas franchir le point de non-retour. Ce sont des laissés pour compte qui sont entrés en rébellion contre la société tenue par leurs aînés, où la motivation, la notion de méritocratie ne sont que des concepts inintéressants. La domination financière est aussi un frein d'émancipation pour eux.
Ils se savent inférieurs aux adultes, d'où l'acte impardonnable de Jun sur ses parents lui permettant de retrouver un semblant de pouvoir. Par ce choix insoutenable, Hasegawa va vite faire transparaître les regrets de Jun qui se reconnaît fautif et sait qu'il ne peut plus faire machine arrière. Les moments d'enfance insouciants lui revenant en tête lui font prendre conscience de ce qu'il a perdu. Le Meurtrier de la jeunesse exploite et brise à la fois l'anarchie morale juvénile qui est, en fin de compte, bien fragile.

Le ras-le-bol n'est aucunement politique ici. Il résulte d'une impulsivité, d'une irrationnalité et d'un manque total de discernement. Il n'y a ni réflexion, ni débat sur la question. Ce qui est somme toute crédible vu la sauvagerie perpétrée. Le Meurtrier de la jeunesse fait partie de ces films adressés justement à la... jeunesse de l'époque qui aura, sans le moindre doute, un peu plus de mal à se reconnaître en Jun et Keiko vu leur crise existentielle féroce. Gageons de dire que Hasegawa ne les condamne pas, préférant les non-dits et l'inéluctabilité des événements sur leur destinée qui sera encore plus obscure qu'après le passage à l'acte de Jun. Cette humanisation particulièrement osée est plutôt réussie. Jun est davantage victime plutôt que bourreau. Preuve en est avec la police qui n'écoutera pas ses déclarations. Et dans le fond, Keiko y mettra son grain de sel en n'accordant guère trop d'importance aux meurtres qu'il a commis alors qu'il est hanté par ce qu'il a fait.
C'est un chamboulement de premier ordre pour lui. Qu'on se le dise, Le Meurtrier de la jeunesse a un potentiel qu'il a travaillé habilement mais n'est pas exempt de défauts pour autant. Si la trame scénaristique s'enrichit de moments forts, certains passages pour le moins plats et insipides minent l'intensité. Le reste des défauts suivra en-dessous.

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Mais n'allons pas trop vite car, comme de coutume, ce paragraphe commence toujours par le visuel et vous n'aurez pas à vous inquiéter car il est de qualité. En revanche, pour un film estampillé ATG, si ce n'était pas précisé en ouverture, jamais il ne nous serait venu à l'esprit de le soupçonner. Moins axé sur la recherche esthétique au profit d'une approche conventionnelle, Le Meurtrier de la jeunesse ne remplit pas la doctrine que nous avions rencontrée à de moult reprises chez Yoshishige Yoshida, Toshio Matsumoto ou Akio Jissoji. On a un drame qui ne s'autorise jamais d'incursion dans l'expérimental. C'est assez étonnant de voir que l'ATG a accepté de financer ce produit mais nous pouvons soupçonner que la violence inhabituelle aurait freiné les grandes maisons d'édition et de production. Trêve d'inquiétudes car le tout suit la route et ce sont vraiment les plans séquences qui feront mouche. Néanmoins, opter pour une bande son composée exclusivement de voix anglaises n'est pas judicieux car ce n'est pas crédible une seconde. Enfin, on pourra tiquer devant des acteurs dont les réactions ne sont pas toujours très justes entre la mère qui n'est pas plus terrassée que ça en voyant son macchabée de mari ou une Keiko devenant excessivement énervante dans la dernière partie du film avec ses "Jun-chan" à tout bout de champ.
Je me suis même amusé à en compter une partie et on en arrive à un passage où elle en dit neuf en moins de dix secondes. Au casting, nous retrouverons Yutaka Mizutani, Mieko Harada, Etsuko Ichihara, Ryohei Uchida, Kazuko Shirakawa, Jun Eto, Kaori Momoi et Takeo Chii

On ne peut pas éternellement échapper aux déceptions en creusant toujours plus dans un courant car il arrive que l'on tombe sur un film un peu moins probant. En ce sens, Le Meurtrier de la jeunesse est loin d'être la pellicule de la Nouvelle Vague japonaise à voir absolument, bien qu'elle jouisse d'une assez bonne réputation dans son pays natal. Et quand, en plus, vous conjuguez le visionnage systématique en VOSTA, ça n'aidera pas du tout à convaincre. Certes, les amateurs patentés de cinéma choquant (ce que vous êtes censés être) ne pourront réfréner leur curiosité à l'idée d'assister à un double meurtre particulièrement abominable. Dans ce cas, le visionnage sera justifié mais en étant pointilleux, on se retrouve face à un scénario pas toujours bien géré, une partition musicale laide et à une Keiko de plus en plus insupportable. Bien dommage car Kazuhiko Hasegawa tenait dans le creux de ses mains un chef-d'oeuvre potentiel. En vain, nous aurons un film déroutant, ne laissant pas indifférent mais inégal dans sa construction. A vous de voir !

 

Note : 13,5/20

 

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