Requiem_pour_Noriko

Genre : Thriller, drame, horreur (interdit aux - 16 ans)

Année : 2005

Durée : 2h39

 

Synopsis :

Ne supportant plus l'environnement familial et après avoir intégré une étrange communauté sur Internet, Noriko Shimabara, le 10 décembre 2001, quitte Toyokawa pour Tokyo. Le 26 mai 2002, 54 jeunes filles se jettent sous un train. Après cette terrible nouvelle, la soeur de Noriko, Yuka, disparaît à son tour. Le père décide alors de partir à la recherche de ses filles et va découvrir une terrible vérité.

 

La critique :

Comme je l'ai déjà répété à de nombreuses reprises, plusieurs personnages hauts en couleur ont une place chère dans le coeur de Cinéma Choc qui a toujours conservé sur eux un oeil attentif. Ce catalogue VIP regroupe un ensemble hétéroclite venu de diverses régions du monde et ayant chacun un style bien à eux, sans pour autant nécessairement flirter avec le gore et le trash. Vous vous en doutez, le Japon est une nation privilégiée de ce cercle restreint. Fallait-il s'en étonner quand on est témoin de sa puissance de frappe qu'il n'est plus nécessaire de présenter ? Guère d'inquiétude pour les réfractaires aux fulgurances dépravées, nous resterons sur quelque chose de très abordable, si l'on s'en tient à une délicate comparaison avec ce qui a déjà été chroniqué.
Après, tout est une question de point de vue suivant le seuil de tolérance des spectateurs qui trouveront ou non le programme indigeste de Sion Sono qui revient encore une fois sur le blog avec sa filmographie si particulière que vous devez sans nul doute connaître au moins un minimum, ne fut-ce que pour une certaine pellicule qui marqua durablement les persistances rétiniennes à sa sortie (et même encore maintenant), devenant même un véritable phénomène culturel dont la réputation dépassa ses frontières.

C'était en 2001, une année qui vit le jour de Suicide Club qui permit véritablement à Sono de prendre son envol à l'international. D'abord écrivain et poète, il n'a jamais caché son engagement très marqué et son attentisme sur un Japon en perte de repère. Sociologue dans l'âme, il a fini par exprimer ses talents autrement que par l'écrit en marquant les foules sur grand écran. Peu importe le support, l'essentiel pour le cinéaste est d'alerter l'opinion publique sur les maux de la société japonaise. En parallèle, le mouvement Tokyo GAGAGA dont il est le leader offre une nouvelle dimension à sa poésie puisque le concept est que les membres du groupe défilent dans la rue en hurlant de la poésie dénonçant justement les sujets qui lui sont chers. Outre ce qui pourrait s'apparenter comme sa plus célébrissime oeuvre, soit Suicide Club, votre blog que vous chérissez (rires !) a renâclé dans son travail global en chroniquant avec l'extatisme qui lui est propre Guilty Of Romance, Strange Circus, Tag et dernièrement Cold Fish. Donc par pure conclusion mathématique, nous en sommes ici à son sixième long-métrage décrit dans les humbles colonnes du site qui concernera Noriko's Dinner Table. Pour la petite anecdote, il est parfois appelé Requiem pour Noriko.

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ATTENTION SPOILERS : Ne supportant plus l'environnement familial et après avoir intégré une étrange communauté sur Internet, Noriko Shimabara, le 10 décembre 2001, quitte Toyokawa pour Tokyo. Le 26 mai 2002, 54 jeunes filles se jettent sous un train. Après cette terrible nouvelle, la soeur de Noriko, Yuka, disparaît à son tour. Le père décide alors de partir à la recherche de ses filles et va découvrir une terrible vérité.

Certes, Suicide Club était un film qui se suffisait à lui-même dans l'absolu mais pour Sono, l'idée de faire une suite qui apporterait des réponses aux questions qu'il soulève était présente dans son esprit dès la sortie de son petit bijou (qu'il faudrait vraiment que je revoie au risque de me répéter). Quelques mois après est publié Suicide Circle : The Complete Edition que reprendra très largement Noriko's Dinner Table dans sa trame narrative. On tient là une suite spirituelle qui devait être le deuxième segment d'une trilogie. Hélas, le projet sera avorté faute de temps et de financements. Le cinéaste lui-même dira que le concept fut très difficile. Tout le challenge est alors de savoir réitérer le choc de jadis et quoi de mieux que de complexifier l'ensemble par une plongée sans concession dans une famille de quidams dont la structure familiale est mise à mal par l'absence de toute communication quelle qu'elle soit. Toyokawa est une petite ville paisible où rien ne se passe, ce qui a pour effet de ne pas être un endroit spécialement prisé des jeunes qui rêvent d'aventure et d'expérience.
Noriko est une de ceux-ci, en plus d'avoir des parents qu'elle a bien du mal à aimer de tout son coeur. Son père est un petit journaliste de la ville qui ne s'occupe que de faits divers qui n'intéressent que lui. Quant à sa mère, elle se contente de vaquer à ses occupations.

Noriko n'a pas une vie qui la fait rêver, elle est comme une abeille privée de ses ailes, coincée dans un bocal, qui ne parvient pas à s'envoler vers cette échappatoire, soit un autre monde. Par l'intermédiaire d'Internet, elle fait la rencontre d'un groupe de jeunes dont Gare Ueno 54 qui sera le déclencheur de sa fugue vers Tokyo, loin du foyer familial où le père a depuis longtemps perdu son statut de pilier. L'éclatement de la cellule familiale aura donc raison d'enfants livrés à eux-mêmes, à la recherche de jours meilleurs. En rencontrant Kumiko, elle va découvrir un autre monde, beaucoup plus sombre que la ville où elle est née. Ces jeunes en recherche d'identité, en pleine introspection, vont se retrouver dans un mystérieux club du suicide où ils trouveront la réponse à leurs attentes.
Pour autant, cette secte juvénile ne promeut pas le fait de se donner la mort mais de se réinventer jusqu'à l'infini en changeant de masque suivant ce principe absurde de familles à louer. Dans le même temps, l'événement phare et cauchemardesque de Suicide Club se produit. Un total de 54 jeunes filles se jette sous un train dans la joie et la bonne humeur pour finir en chair à saucisses.

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La spinescente thématique du suicide chez les jeunes est reprise. Sono accuse un conflit de générations où les plus âgées ne prennent pas conscience des problèmes des plus jeunes, se contrefoutent de leur sort, vivant dans une bulle d'individualisme sans songer que celles-ci seront la relève. Privées de sphère familiale, de support existentiel, elles en viennent à perdre volontairement leur identité pour devenir des entités malléables qui seront à la base d'un business lucratif consistant à revêtir l'apparence d'une famille factice auprès d'hommes désespérés qui n'ont ni femme, ni enfants. Avec la disparition de sa deuxième fille, suivi du suicide de sa femme, ce père esseulé et totalement abandonné va se lancer dans une quête à la recherche de ses deux filles qui ont chacune oubliées leur vie d'avant, jusqu'à se donner un faux nom pour faire table rase du passé, prendre un nouveau départ dans une sensation chimérique de bonheur où rien n'est authentique. Si les adolescents sont le centre névralgique, Sono n'élude pas le mal-être affectif du Soleil Levant où les hommes, aliénés par le travail qui leur empêche de vivre comme des êtres humains, sont plongés dans une solitude telle qu'ils courent après l'artificiel tant que ça peut leur apporter une once de flamme dans leur coeur qui n'est, en fin de compte, fondée que sur un accord mutuel.

Dans une séquence de grande puissance, le père fera face à toute son irresponsabilité, son échec de parent par un jeune qui lui claquera ses quatre vérités en pleine gueule, pas seulement à lui mais aussi à l'ensemble de cette caste de cinquantenaires qui ont laissé le pays couler. Qu'on se le dise, Noriko's Dinner Table cogne là où ça fait mal, surprend par sa radicalité qui est la grande marque d'un réalisateur qui défend et prend la parole des ados. Divisé en plusieurs parties, voyant le point de vue de chaque protagoniste, les sauts dans le passé se font avec des flash-backs à la clé. Cependant, la construction très fluide nous empêche d'être perdu par la narration. Néanmoins, tout n'est pas parfait. Tout d'abord, le film est beaucoup trop long pour ce qu'il raconte.
Parvenir à tenir une attention constante durant 2h40 n'est pas à la portée du premier venu et l'histoire ne méritait aucunement d'être rallongée à ce point. Secundo, la voix-off intermittente pourra lasser, à force de décrire presque chaque action. Nos charmantes filles iraient couler un bronze aux toilettes que cette même voix serait capable de nous dire ce qu'elles font. Laisser le cinéphile observer sans détailler oralement aurait été bien plus judicieux plutôt que de verser dans une lourdeur particulièrement désagréable à certains endroits. Un film qui parle pour parler au lieu de parler pour raconter, ce n'est aucunement séduisant et c'est même contre-productif.

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A la différence de ses créations futures, il n'y a pas d'esthétique clinquante façon Guilty Of Romance ou même Cold Fish. Le visuel s'ancre plus dans le réalisme, la recherche du réel, sans user d'artifices. Le tout fonctionne sur la durée et même la caméra à l'épaule (si je ne m'abuse) n'empêche pas la lisibilité. Le travail d'éclairage est à souligner, permettant ainsi de rendre des décors rudimentaires agréables à observer. On n'oubliera pas les rares effusions sanguines qui parachèveront le tableau. A ce sujet, la catégorisation de Noriko's Dinner Table dans le registre de l'horreur est de l'ordre de l'incompréhensible car il ne partage pas la moindre accointance avec ce genre. Quelques scènes bien senties se font voir mais ça reste bien trop faible pour justifier sa présence.
Même l'interdiction aux moins de 16 ans peut prêter à débat. On soupçonnera que la présence du suicide des lycéennes à la gare sera ce qui fut déterminant pour subir cette animadversion. La partition musicale axée sur des chants assez mielleux ne risque pas de plaire à tout le monde. Soulignons enfin un solide casting avec Kazue Fukiishi, la très séduisante Tsugumi, Yuriko Yoshitaka, Ken Mitsuishi, Shiro Namiki, Sanae Miyata, Toru Tezuka et Yoko Mitsuya.

Le fait d'avoir vu Noriko's Dinner Table m'incite encore plus à me jeter prochainement sur un nouveau visionnage de ce Suicide Club pour en avoir le coeur net sur ma déception de jadis. Car vous l'aurez remarqué que Sion Sono est constamment félicité à chacune de ses pellicules que j'ai la chance et le plaisir de chroniquer. Alors oui, il est vrai que ce trop long-métrage est imparfait et que des erreurs de parcours se font ressentir. Il y aurait eu matière à raccourcir la durée quand on songe à plusieurs passages ma foi fort dispensable. Mais du peu que je me souvienne de son grand frère né quatre ans avant lui, Noriko's Dinner Table conclut bien cette épopée sanglante et nihiliste alertant l'opinion publique sur une descendance de laissés pour compte dont l'avenir semble importer peu aux aînés. Sono, le porte-parole de la jeunesse ? On ne peut qu'acquiescer.
S'il n'est pas au niveau de ses autres films dont je vous ai parlés, les arguments sont suffisamment convaincants pour vous inciter à y jeter un petit coup d'oeil, à condition de vous réserver une soirée entière pour voir si Noriko trouvera la lumière au bout de ce long tunnel afin d'être en accord avec elle-même. Et vous, êtes-vous en accord avec vous-mêmes ?

 

Note : 14/20

 

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