Assassinat

Genre : Drame, historique, chanbara

Année : 1964

Durée : 1h44

 

Synopsis :

Le 8 juillet 1853, le commodore Matthew Perry accoste dans la baie d’Edo. Le Japon, alors encore soumis au Shogunat des Tokugawa est en proie à des remous internes. La tension monte entre les samouraïs pro-impériaux, xénophobes et hostiles à l’ouverture des ports aux américains par le shogun et les autorités shogunales. Ces dernières libèrent Kiyokawa Hanshiro, pourtant samouraï rebel afin de mener une troupe pour réprimer la révolte. Celui-ci mènera le jeu à sa manière.

 

La critique :

Evidemment, vous savez pertinemment bien que le giallo n'est pas la seule rétrospective dans laquelle je me suis lancé depuis maintenant plusieurs mois. D'autres, plus discrètes, continuent à faire parler d'elles et en particulier une qui n'a pas à rougir en nombre de pellicules chroniquées. Il n'y a pas 36 000 options car c'est encore à la Nouvelle Vague japonaise de faire parler d'elle avant un repos bien mérité. Nous avons déjà plus que disserté sur ce courant désormais révolu mais il sied tout de même de rappeler les grandes lignes pour les inconscients qui ne nous auraient pas encore découverts. Ainsi, fut un temps où c'était un peu la me*de du côté des sociétés de production qui voyaient leurs chiffres décliner suite à l'apparition progressive de la télévision dans les foyers.
Le tout couplé à une forme de lassitude envers les cinéastes émérites du temps passé et même des épopées héroïques du chanbara classique, les nippons voulaient goûter à de nouvelles expériences cinématographiques. Peut-on leur en vouloir de demander du changement ? C'est une attitude même on ne peut plus noble pour éviter le marasme. 

Ni une, ni deux, ces sociétés écoutèrent les revendications et refondaient les bases, d'une part via une nouvelle génération de réalisateurs, et d'autre part par la promotion d'autres sujets plus intégrés dans l'époque actuelle. Plusieurs scènes émergèrent pour le plaisir des adultes et des adolescents. Parallèlement, le pinku-eiga se développait aussi de son côté pour rameuter les foules dans les salles. On se passera de rédiger la liste exhaustive de tous ces cinéastes que vous devez connaître, je l'espère, par coeur. Les plus attentifs auront su détecter un gros changement de taille vu qu'il n'y a plus de Nagisa Oshima. Celui-ci a pris une retraite anticipée, toutefois bien méritée.
Ses deux dernières oeuvres sur ma liste n'ayant pas été suffisamment probantes pour se retrouver parmi nous. Il est donc temps de revenir sur de plus anciens individus et celui qui bénéficiera de nos faveurs sera Masahiro Shinoda qui n'avait plus donné signe de vie depuis très exactement le 8 septembre 2018. Date à laquelle l'excellent Double Suicide à Amijima pouvait s'enorgueillir d'une place sur le blog, quelques mois après le très bon Fleur Pâle. Il était temps de réitérer le bon vieil adage "jamais deux sans trois" (même si nous n'en resterons pas là avec lui) en parlant d'Assassinat

31507

ATTENTION SPOILERS : Le 8 juillet 1853, le commodore Matthew Perry accoste dans la baie d’Edo. Le Japon, alors encore soumis au Shogunat des Tokugawa est en proie à des remous internes. La tension monte entre les samouraïs pro-impériaux, xénophobes et hostiles à l’ouverture des ports aux américains par le shogun et les autorités shogunales. Ces dernières libèrent Kiyokawa Hanshiro, pourtant samouraï rebel afin de mener une troupe pour réprimer la révolte. Celui-ci mènera le jeu à sa manière.

Assassinat sort dans un contexte très favorable à Shinoda qui ressort d'un franc succès obtenu avec son Fleur Pâle, qui lui aura valu pourtant quelques sueurs froides avec la censure. S'étant attiré la confiance des producteurs, il peut jouir d'un budget plus conséquent pour concrétiser son rêve de cinéaste : réaliser un chanbara. Il va adapter de manière personnelle un roman de Ryotaro Shiba qui est inspiré de faits réels. En effet, on s'en doutera très vite avant même de se renseigner un peu plus en détail sur l'oeuvre via une introduction géopolitique résumée de l'époque. Les événements prennent fin dans les derniers temps de l'ère Edo et, par extension, de celle des samouraïs. Deux institutions se partagent le pouvoir dans le pays : la Cour Impériale et le Shogunat.
Du côté de la Cour, l'Empereur ne cache pas son hostilité aux Occidentaux qu'il considère comme des envahisseurs qui pourraient déstabiliser l'organisation socio-politique de la nation. Quant au Shogunat, il se montre plus ouvert à l'étranger. Les dissensions sont de la partie, sans qu'il n'y ait de confrontation directe entre les deux pouvoirs. Une telle conséquence risquerait de plonger le pays déjà en proie au désordre dans une hypothétique guerre civile. Pourtant, les actes de violence perpétrés à l'encontre du Shogunat par les extrémistes sont une cruelle réalité. L'invasion portera un premier coup fatal au Shogunat qui sera définitivement renversé par les troupes pro-impériales, restaurant le pouvoir total de l'Empereur. Une machination qui ne fut qu'un simple coup d'Etat. Voilà pour les grandes lignes.

Après cette courte introduction qui vous restitue cette époque trouble, vous allez faire la connaissance de Kiyokawa Hanshiro, samouraï nationaliste qui, en raison de sa grande intelligence, sa maîtrise des arts martiaux et son charisme galvanisant les foules, va être recruté par le Shogunat afin de réprimer la révolte. Officiellement, il s'agit d'une manipulation consentie par Hanshiro. Non officiellement, ils ne se doutent pas que Hanshiro ne va pas leur obéir au doigt et à l'oeil. Il va mener son combat comme il l'entend, ce qui lui vaudra les craintes de ses employeurs qui en arriveront vite à la conclusion qu'il faudra se débarrasser de lui en le tuant. Plutôt que de privilégier les grandes scènes de combats, Shinoda va se focaliser sur cet homme, samouraï vertueux issu d'une famille de paysans et qui a su par son courage et sa témérité arriver jusqu'au plus haut niveau. Un tel constat dérange les éminences du Shogunat qui ne peuvent accepter le fait qu'un homme de condition pauvre se mesure à eux.
Il est donc bien question ici de lutte des classes où la caste des nantis, des privilégiés ne tient pas à côtoyer les "basses classes". Cette thématique n'est pas inédite car elle était aussi traitée la même année lorsque Hideo Gosha sortit son premier long-métrage : Trois Samouraïs Hors-la-loi. La comparaison s'arrêtant là.

34-e1540042422447

L'ironie est que cet homme les dépasse allègrement sur tous les plans et qu'il va se jouer de la crédulité de ceux qui sont "au-dessus" de la lui dans la hiérarchie. On peut y voir, en filigrane, une revanche de la paysannerie exploitée sur un Shogunat vil et barbare qui n'hésite pas à user de torture et de violence pour faire parler les proches des criminels. De l'autre côté, la Cour est plus humaine comme nous le verrons dans la séquence où un gardien va empêcher le hara-kiri des fidèles du Shogunat. Sous ses travers de xénophobie, on ressent que ce sont finalement ces mêmes nationalistes qui sont les plus humbles et respectables, ne voulant juste garder que leur souveraineté.
Un grand travail sur le protagoniste principal a été fait. Il évolue dans un milieu où les rumeurs sur sa personne vont bon train. Mais s'il en vient à tuer ses anciens alliés pour parvenir à ses fins politiques, il peut aussi ressentir d'autres émotions. Non, Hanshiro n'est pas une bête avide de sang. Il peut être en proie au doute, à l'amour et, dans certains passages, laisse apparaître son côté fragile et torturé. D'un autre côté, son assassin en arrive à développer une obsession pour cet homme qui le fascine autant qu'il le révulse. 

Assassinat va bien plus loin que le simple film de samouraï en développant une histoire riche où la dimension politique est prépondérante. En ce sens, on peut soupçonner qu'il influença Kihachi Okamoto pour son Samouraï tant on ressent des liens entre eux. Et c'est finalement là que le bas risque de blesser pour certains. En se concentrant beaucoup plus sur les dialogues que les duels, peu nombreux, le film ne risque pas de s'attirer les faveurs de tout un chacun qui accuseront un sérieux manque d'action. Le scénario n'aidant pas toujours car parfois difficile à suivre dans sa complexité. Il suffirait d'avoir un petit coup de mou pour vite perdre le fil de l'histoire.
On pourra aussi rechigner devant des flash-backs qui ne se finissent on ne sait trop quand. Donc préparez-vous à une bonne nuit de sommeil et à être seul pour ne pas être perturbé une seconde au risque de ne plus toujours tout comprendre. Moi-même doit avouer avoir été parfois un peu désorienté. Fort heureusement, une durée judicieuse empêche de trop s'éterniser.

31504

Ce que nous pouvons dire, histoire de finir sur une note positive, est qu'Assassinat est un très bon élève sur tout ce qui concerne la plastique du film. Outre le fait que les cadrages sont corrects et la caméra fluide, le noir et blanc sur lequel il y eut un travail rigoureux sur les contrastes est fascinant à contempler. Les images rayonnantes s'entrechoquent avec celles très sombres, où l'on distingue parfois à peine les personnages. Les décors sont de facture classique mais nul besoin de dire que tout ça est beau, même parfois vraiment très beau. Shinoda aime styliser ses combats, plus violents que le chanbara classique, où le sang coule de manière plutôt généreuse (pour un chanbara, notez bien !). Pour ce qui est de la bande son, elle est inhérente au jidai-geki donc pas de surprise non plus de ce côté-là. Ce qui n'est pas un mal ! Finalement, on est convaincu par la prestation des acteurs tout à fait juste. Tetsuro Tamba est, avec Tatsuya Nakadai et Toshiro Mifune, l'un des plus charismatiques en son genre, bien que je doive reconnaître qu'il est un cran en-dessous d'eux.
Donc guère d'inquiétude sur son jeu d'acteur et sa belle gueule. Le restant se composant de têtes connues comme Eiji Okada, Eitaro Ozawa et Isao Kimura. On mentionnera Muga Takewaki, Shima Iwashita, Keiji Sada et Takeshi Kusaka.

Il faut reconnaître qu'Assassinat n'est pas le meilleur Shinoda que nous ayons pu voir. Jouant trop sur les détails, il peut parfois lasser le spectateur qui finit par avoir du mal à garder son attention sur toute la durée. Finalement victime de son propre concept, il est à réserver à un public restreint car un peu trop difficile d'accès. Malgré cette petite déception, ne vous attendez pas à ce qu'il soit un mauvais film. Loin de là car offrir la part belle à son héros principal fait en sorte que l'on finit par s'attacher à lui, surtout quand il y a l'aura de Tetsuro Tamba derrière. De plus, il est jouissif à analyser et n'est pas sans s'éloigner d'un Hideo Gosha pour les thuriféraires de celui-ci. Enfin, ses qualités esthétiques finissent par en faire un produit plus que recommandable. En clair, on a ici un chanbara atypique qui plaira ou non mais qui a au moins, dans tous les cas, le mérite d'être instructif sur la situation du Soleil Levant en ces temps houleux. Ce qui est déjà pas mal !

 

Note : 14/20

 

orange-mecanique Taratata