Silence

Genre : Drame, historique

Année : 1971

Durée : 2h10

 

Synopsis :

Un jésuite portugais du XVIIe siècle est envoyé au Japon pour vérifier si son mentor est bel et bien en état d'apostasie. Il découvre là-bas un peuple chrétien persécuté et obligé de se cacher.

 

La critique :

Et si je vous disais qu'il ne resterait plus que quatre films après celui-là de ma rétrospective dédiée à la Nouvelle Vague japonaise, me croiriez-vous ? Les sceptiques viendront me rétorquer que j'ai déjà tenu ce genre de propos il y a bien longtemps et que, par conséquent, je trouverai encore un moyen pour rallonger ma liste. Il est vrai que le web français a essuyé un sérieux revers en termes de disponibilité cinématographique il y a quelques années. En conséquence de quoi, beaucoup de réalisations ne nous étaient pas accessibles, à moins d'y mettre le prix. Cinéphile fana de support physique et étudiant sans revenus ne font pas bon ménage. Et ce n'est certainement pas sur la télévision publique ou Netflix que nous pouvons compter. Mais les choses ont bien changé et de générateux donateurs ont pu nous servir en offrande des pièces maîtresse qui fait que vous auriez plus de chance de gagner au Loto que de les voir un jour sur les deux plateformes susmentionnées.
Il aurait été impensable de ne pas profiter de cette aubaine pour toujours plus vous donner envie de vous plonger dans ce délicieux courant peu mis en avant du cinéma japonais. Il va sans dire que Cinéma Choc, arrivé au terme de ce long cycle, pourra se targuer d'être un site très fourni sur le sujet. 

Dois-je vraiment vous rappeler les grandes lignes de la Nouvelle Vague japonaise ? En quelques mots tout démarra de la crainte des sociétés de production voyant l'arrivée du téléviseur dans les foyers. Ce qui impactait sur le marché cinématographique qui était aussi confronté à moult bouleversements sociétaux. Il fallait repenser le cinéma, surtout quand la population n'était plus autant fascinée par les figures de proue de l'époque à l'instar de Yasujiro Ozu et de Kenji Mizoguchi. Une bouffée d'air frais devait être faite en se basant sur les tendances et préoccupations actuelles. Pour contenter les adolescents, Seijun Suzuki sera l'homme idéal, offrant ses lettres de noblesse au yakuza-eiga. Pour les amateurs de violence et d'outrance, quoi de mieux que le pinku-eiga. Enfin, pour ceux qui se plaisaient des films, disons, plus intellectuels, des hommes comme Yoshishige Yoshida, Shohei Imamura ou Nagisa Oshima répondirent présents. Ce fut une période dorée qui réconcilia le peuple avec le Septième Art.
Hélas, ce courant ne s'exportera que tardivement dans nos contrées et reste encore moins accessible que la plupart. Nombre d'oeuvres étant toujours inédites de par chez nous. Quoi qu'il en soit, c'est encore un nouveau jour pour Masahiro Shinoda qui est plutôt plébiscité en ce moment au vu des dernières chroniques ayant portées sur Assassinat et La Guerre des Espions. Pour une avant-dernière présence dans nos colonnes, c'est au titre sobrement appelé Silence que revient les honneurs.

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ATTENTION SPOILERS : Un jésuite portugais du XVIIe siècle est envoyé au Japon pour vérifier si son mentor est bel et bien en état d'apostasie. Il découvre là-bas un peuple chrétien persécuté et obligé de se cacher.

Présenté en compétition au Festival de Cannes, Silence est resté inédit dans les salles françaises pour une raison qui m'échappe. En se basant sur le roman de l'écrivain catholique Shusaku Endo, publié en 1966, Shinoda revient sur une sombre page du passé japonais, en l'occurrence la persécution des chrétiens japonais au XVIIème siècle. Livre qui sera à nouveau connu via le film éponyme de Martin Scorsese. Remettons-nous dans le contexte de l'époque, en ces temps le Japon était toujours sous l'influence toute puissante du shogunat et, dans le cas ici présent, des Tokugawa qui ont banni le catholicisme de leur pays. Toute personne bravant cette loi immuable devra en répondre de ses actes, jusqu'à la mort s'il le faut. Le principe est d'amener les croyants jusqu'à un état d'apostasie, donc en reniant leur foi pour repartir sur des bases plus saines.
Une atteinte évidente à la liberté de culte mais cette notion n'était pas à l'ordre du jour en ce siècle. Très vite, Shinoda insiste sur le sentiment d'enfermement du père Rodrigues, envoyé en mission, en filmant avec insistance la plage et la mer déchaînée. Pénétrer en ces lieux, c'est avoir la garantie de ne plus pouvoir faire demi-tour vu que le Japon est un pays insulaire. Ce père, dont la mission est d'enquêter sur la situation spirituelle de son compatriote va être amené à découvrir un pays en pleine crise religieuse.

Dans un premier temps, Rodrigues est vu comme un sauveur. Son arrivée redonne espoir aux gens du village qui vivent constamment dans la peur d'être découverts, d'être trahis par des villageois à la solde du pouvoir gouvernemental. Là où le Shogunat et le catholicisme s'affronteront, les plus grands perdants en seront les pauvres religieux qui ne désirent que vivre dans la tranquillité, jouir de leur vision propre de la vie. Les influences hiérarchiques menant à la répression systématique font qu'ils se retrouvent devant un cas de conscience. Faut-il préserver sa foi jusqu'au bout au risque de devenir un martyr ou faut-il abjurer pour avoir la vie sauve ? Cette question qui ne semblerait guère compliquée pour certains sera loin d'être facile pour eux comptant sur leur foi pour accéder au Paradis tant désiré.
Ceci trouvera son paroxysme dans cette scène d'une violence psychologique inouïe de cette femme obligée de regarder son mari enterré jusqu'au cou frôlant la mort chaque minute à mesure qu'un cheval au galop n'effleurent sa tête de ses sabots. Rodrigues fait face au malheur torturant autant physiquement que mentalement cette population épuisée face à la dictature de la pensée shogunale. Son parcours christique en tout point (la longue marche avec des disciples, la lapidation, le chemin de croix, sa confrontation avec Judas) l'amène à jeter sur le Japon un regard différent, profondément désenchanté.

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Ce n'est que plus tard que Shinoda va poser un certain nombre de questionnements sans ne jamais prendre parti, ni y répondre. Le tour de génie étant de ne jamais représenter Rodrigues en tant que victime mais en tant que missionnaire pour qui les traitements de faveurs seront accordés. Marrant quand on songe à son objectif qui est de transmettre les enseignements de son Dieu. Cependant, sur quelle base légitime le christianisme détient la vérité universelle ? De quel droit celui-ci peut s'implanter sur une terre qui n'est pas la sienne et sur laquelle le bouddhisme a conquis le coeur de nombre de japonais ? Le gouverneur lâchera un argumentaire logiquement irréfragable comme quoi ce qui est bon en Occident ne l'est pas nécessairement ailleurs. Et c'est justement ce qui permet la diversité des cultures, si cruciale pour échapper à l'uniformisation des modes de pensée.
Leur débat oecuménique n'en sera pas un car Rodrigues, homme borné et condescendant, est persuadé d'avoir raison. Son conditionnement fait qu'il lui est impossible de s'ouvrir aux autres, de sortir de son carcan et d'accepter que certains puissent ne pas partager ses idéaux. Le shogunat comme lui sont des dangers pour la liberté individuelle et in fine pour la liberté d'expression. 

Plusieurs séquences nous placent en tant que témoin de la virulence de ces querelles théologiques. Pour se faire bien voir, les otages doivent profaner des idoles vénérées par les chrétiens. Le fait d'aller jusqu'au blasphème ne les rendant que plus misérables envers eux-mêmes. Et c'est sans compter sur une dernière partie d'une noirceur totale qui fait de Silence un film qui choque, qui cogne là où ça fait mal sans ne jamais jouer sur la corde sensible ou prendre en pitié les opprimés. Préférant adopter la forme documentaire dans sa réalisation, Shinoda fait du réalisme son fer de lance. De la sobriété naquit l'excellence et sans artifices, Silence nous bouscule en filmant de manière frontale la réalité des événements passés. Certains pourront relier cette manière de se poser en tant que cinéaste neutre à Shohei Imamura qui réalisa Pluie Noire selon ce même procédé.
Raconter quelque chose sans manichéisme, sans diabolisation voulue. Ne laisser s'exprimer que l'histoire sans la romancer, en filmant les défauts des deux côtés. Voilà un précepte qui devrait être sacré dans le Septième Art.

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Jusqu'à présent, je n'avais jamais visionné un film de Masahiro Shinoda en couleurs et c'est désormais chose faite. Autant aller droit au but, cet homme est autant doué qu'avec le noir et blanc. Les panoramas sur la campagne japonaise forcent le respect, ceux sur ces rivages où la mer se déchaîne, annonçant le pire à venir pour Rodrigues. Il faut le dire, l'édition qui nous a été enfin offerte est de toute beauté. L'image est superbe et qui plus est, l'aisance avec laquelle se déplace la caméra est à souligner. Composé de plans fixes tout autant travaillés les uns que les autres, Silence est un régal de maîtrise visuelle. Au niveau de la bande son, elle reste discrète, jamais émotive pour un sou mais toutefois assez générique. Elle ne surprendra donc pas. Enfin, la prise de risque aura été de sélectionner un acteur occidental comme héros principal pour le faire parler japonais et.... ça marche du tonnerre !
Gérant les intonations et la justesse des mots à la perfection, on a l'impression d'être face à un homme dont le japonais est la première langue. Mais si ça ne s'arrêtait qu'à cela, ça serait déjà bien sauf que David Lampson transcende son personnage. Totalement impliqué dans son rôle, on sent qu'il porte sur lui les maux de tout prêcheur en territoire hostile. Sa prestation atteindra des sommets vers la fin où on le voit à bout, prêt à exploser à tout instant. Bien dommage de voir que seul Silence lui aura offert un grand rôle. On aura aussi droit à la présence de Don Kenny, du grand Tetsuro Tamba, Mako, Shima Iwashita, Eiji Okada, Yoshiko Mita et Rokko Tora. Beaucoup sont des acteurs connus de l'époque.

Si Masahiro Shinoda m'a un peu moins convaincu dernièrement par rapport à ces deux génialissimes longs-métrages que j'ai chroniqués il y a déjà bien longtemps, je retrouve ici toute sa rigueur, son professionnalisme et sa puissance de frappe. Au travers d'un pan de l'histoire peu considéré chez nous (ce qui n'est aucunement une critique, je précise), le réalisateur exhibe les souffrances de la populace à l'emprise toute puissante de la religion qui n'hésite pas à torturer et tuer des hommes et femmes allant à contre-courant de l'idéologie étatique. Il montre sans fioriture les désastres qu'ont engendré les croyances à l'échelle mondiale au temps du Moyen-Âge. Silence est une étude anthropologique d'êtres confrontés à l'adversité, à l'effroi et autres termes peu réjouissants pour le commun des mortels.
Eclipsé par l'oeuvre de Martin Scorsese, c'est d'autant plus regrettable que nous tenons dans le creux de notre main une pépite relativement anonyme. Un cru hautement recommandable qui nous rappelle que la différence est ce qui fait de nous des personnes uniques, des civilisations uniques et finalement des pays uniques. Vouloir casser toutes ces barrières pour ne faire qu'un n'en est ni plus ni moins que criminel pour la culture et la pérennité de l'identité des peuples. 

 

Note : 16,5/20

 

 

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