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Genre : Drame, érotique (interdit aux - 16 ans)

Année : 1983

Durée : 2h02

 

Synopsis :

Nakata vit avec le souvenir douloureux de la mort de sa femme fauchée par une voiture quelques années auparavant. Pour fuir tout sentiment de culpabilité, Nakata renonce pour toujours au mariage, à la paternité. Devenu libre, il se lance dans une quête obsessionnelle de sexe, consigne ses aventures sulfureuses dans un livre, « La Chambre noire », véritable essai philosophique sur la sexualité, la procréation, le devenir du genre humain.

 

La critique :

Ne faites pas ceux qui ne savaient pas ! Vous savez que mes rétrospectives de plus en plus rachitiques en quantité ne sont pas encore finies et ont encore des choses à vous offrir jusqu'à l'overdose. Car je pense que depuis quelques mois, le mot "overdose" est ce qui résume le mieux votre état. D'autres rares personnes seraient sans doute rentrées dans un état de passivité, quitte à lire les grandes lignes de ma chronique... ou non. Mais si celle dédiée au giallo est moins vendeuse en termes de qualité globale, vous savez que ce n'est aucunement le cas de la Nouvelle Vague japonaise. Certes, les ambitions sont différentes à plus d'un titre et c'est déjà suffisant pour n'effectuer aucune comparaison sans afficher sur vos visages des regards dubitatifs et méprisants à mon égard.
Donc vous l'aurez deviné, la Nouvelle Vague japonaise est encore de la partie, toujours en forme et jusqu'à présent sans réel faux pas. J'entends par là qu'aucune note inférieure à 10 ne s'est faite sentir. On a pu observer ça et là quelques petites déceptions mais le niveau global fit qu'il aurait été impensable de les désigner comme mauvaises oeuvres. Ces plongées, bien que très fréquentes, sont toujours un plaisir sans fin, alors que je ne cache pas commencer à espérer que le cycle du giallo ne se finisse. Mais là n'est pas le sujet ! D'ailleurs, je dois me repentir car, après le film d'aujourd'hui, il n'en restera pas un mais DEUX longs-métrages ! Après tout, un de plus ou de moins pour ce que ça change...

Pour Cinéma Choc, c'est l'heure de rencontrer pour la première et dernière fois un tout nouveau réalisateur de la Nouvelle Vague japonaise. Son nom ? Kirio Urayama. Encore plus méconnu que ses acolytes que nous ne présentons plus, il est considéré comme important dans son pays d'origine, en dépit d'une mince filmographie. Remarquons que nos propos peuvent aussi s'adresser à Hiroshi Teshigahara, sauf que la mise en lumière chez nous, via La Femme des Sables, fut plus importante que pour Urayama dont le travail global fut plus que sous-exploité en Occident. Et pour les rares chanceux qui ont pu être distribués dans nos contrées, ils passèrent inaperçus, autant que chez eux. Une Jeune fille à la dérive, aussi génial et touchant qu'il soit, n'a pas rencontré le succès escompté.
Les années 70 sont une période charnière dans l'histoire de la Nikkatsu qui s'oriente de plus en plus dans l'érotique, tandis que les prestigieux cinéastes partent vers d'autres horizons. Urayama, dû à l'insuccès de son titre susmentionné, traverse une période "à la dérive" (hu hu !) où il ne tourne plus qu'un seul film avant de partir vers la Toho. Et c'est là que les choses deviennent intéressantes. Pour fêter leurs 70 ans, la Nikkatsu, qui l'avait pourtant éclipsé dû à sa focalisation sur le Roman porno, décide de reprendre contact avec Urayama pour célébrer cet anniversaire avec La Chambre Noire, résultant d'un compromis autant marketing qu'intellectuel afin que lui et la société de production puissent trouver leurs comptes. 

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ATTENTION SPOILERS : Nakata vit avec le souvenir douloureux de la mort de sa femme fauchée par une voiture quelques années auparavant. Pour fuir tout sentiment de culpabilité, Nakata renonce pour toujours au mariage, à la paternité. Devenu libre, il se lance dans une quête obsessionnelle de sexe, consigne ses aventures sulfureuses dans un livre, « La Chambre noire », véritable essai philosophique sur la sexualité, la procréation, le devenir du genre humain.

A première vue, vous vous demandez pourquoi sa présence dans cette rétrospective et pourtant, beaucoup le considèrent comme l'un des derniers représentants de la Nouvelle Vague japonaise, en même temps qu'il est aussi casé comme Roman porno. La Chambre Noire est une véritable anomalie dans la matrice, ainsi qu'au niveau de son exploitation où il fut à l'affiche des salles de cinéma grand public sans être restreint aux circuits spécialisés. Un fait exceptionnel et certainement le seul à avoir pu bénéficier de ce prestige. Pourtant, malgré ce privilège, il ne remporte qu'un maigre succès. Kirio Urayama serait-il un réalisateur maudit ? En tout cas, la chance n'a pas été de son côté tout au long de sa carrière. Mais revenons en au film en lui-même. Nakata, petit écrivain sans trop de reconnaissance, vit dans la tourmente, un trou béant au niveau du coeur qui ne cicatrise pas, voyant son origine dans la mort de sa femme fauchée par une voiture, le laissant seul. Les flash-backs passés nous font prendre conscience que Nakata n'est pas l'homme le plus sympathique et le plus aimant.
On se questionne tout comme lui sur la véritable origine de la mort de sa dulcinée dont le suicide n'est pas à écarter quand on voit leurs rapports tendus. Tyrannique, il se plaisait à avoir une emprise morale sur sa femme en décidant de tout en ce qui concernait l'avenir de leur relation. Alors que celle-ci tenait à avoir une descendance, ce n'était pas le cas de Nakata qui la forçait à avorter, et ce à trois reprises. 

Urayama filme toute l'absurdité du modèle familial où l'époux est encore la figure dominante qui décide de tout, jusqu'à l'utilisation du corps de sa propre femme et de ses décisions. On ne peut cacher une certaine critique des révoltes sociales passées qui ont partiellement été un échec au Japon. Rien n'a vraiment changé dans les foyers. Quand le malheur frappe Nakata, il prend alors conscience du mode de vie qu'il a imposé à son épouse. Envahi par un sentiment de culpabilité persistant, et sous les conseils de certains, sa liberté va lui permettre de se lancer dans une véritable quête du sexe, d'y goûter dans la plus totale liberté, sans avoir de comptes à rendre.
Pas de volonté de s'engager avec ses fréquentations féminines. Il s'agit d'une ode à la libération sexuelle, au coït sans engagement et in fine aux plaisirs de la chair. Le "partiellement" utilisé précédemment prend tout son sens car des avancées se firent ressentir dont celle-ci. Le sexe n'est plus cantonné au couple uni mais peut devenir volage selon un plaisir consenti entre tous les acteurs y prenant part. Les êtres se libèrent de toutes les conventions morales qui les étouffaient pour vivre enfin une vie moins anxiogène, plus tolérante et ouverte d'esprit. 

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Cette ouverture d'esprit par la cassure du carcan de pensée conservateur se voit d'abord par le refus du mariage, d'avoir des enfants et l'acceptation de l'avortement. Si ces choses sont encore mal vues dans une société patriarcale et matrimoniale, elles se sont démocratisées, ne sont plus jugées comme impensables ou promptes à s'attirer l'ire des conservateurs sur sa personne. Autre point encore plus surprenant, c'est l'acceptation de l'homosexualité à travers un couple de lesbiennes qui assument ce qu'elles sont sans devoir se cacher. En ce sens, La Chambre Noire est un véritable éloge à l'émancipation sexuelle et démontre que l'Amour avec un grand A n'est pas exclusif à celui entre un homme et une femme. A travers ses rapports avec une lesbienne, une professeure d'Ikebana, une nymphomane et son double féminin féru de sado-masochisme, Nakata décrit ses ressentis qu'il consigne dans un livre qui ne s'écrit pas, stoppé à un état d'immobilisme comme son auteur qui se complait dans une extase des sens vaine sans avancer dans la vie. Il voit alors certaines de ses relations tourner les pages de leur propre existence, forgeant des liens plus durables avec des hommes.
Lui reste dans un hédonisme superficiel qui n'a aucune base solide. Il revêt un terrible pessimisme dans les choix du héros qui a choisi de ne pas s'attacher au risque d'embrasser les bras de la solitude. La Chambre Noire n'est pas sans s'éloigner des analyses anthropologiques de Shohei Imamura.

Tout était de la partie pour accoucher d'un pur chef-d'oeuvre et... Ce n'est pas vraiment le cas. Pour ceux qui s'attendent à un Roman porno, la douche froide pourra être une réalité. La Chambre Noire est un faux Roman porno. L'érotisme est omniprésent et d'un très bon rendu mais tous les codes inhérents au genre ne sont pas présents. Les contraintes budgétaires ont été remplacées par un budget alloué conséquent. La mise en scène est académique et plus classique que le réel Roman porno. Enfin, et là est la plus grosse différence, c'est bel et bien la durée excessive d'un tout petit peu plus de deux heures, alors que les films traditionnels tournent entre 1h10 et 1h25. Le choix du format tend évidemment à éloigner du mieux possible la menace d'une trame lancinante, très limitée dans l'absolu.
Avec deux heures, on ne fera pas de dessin sur la répétitivité du long-métrage qui manque cruellement de punch pour tenir une attention constante du spectateur. Le rythme suit un schéma balisé, ne s'autorise que rarement quelques fulgurances scénaristiques. Cette audace, cette outrecuidance que nous pensions atteindre, ne sont jamais rencontrées. 

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Rassurez-vous, toutes les choses que je dirai dans ce paragraphe pencheront toutes dans le positif. Pour commencer, les plans fixes, que certains ont critiqué, fonctionnent d'un point de vue purement personnel. La caméra toujours bien placée filme avec panache les décors dans lesquels se trouvent les personnages, qu'ils soient statiques ou non. Une grande attention a été faite sur les nombreuses séquences érotiques dont la frontière entre passion et mélancolie est mince. Préférant les teintes sombres, Urayama n'en délaisse pour autant pas la lisibilité d'action. Preuve en est dans cette chambre où la seule luminosité provient d'une bougie, faisant alors apparaître les ombres des personnages s'entrelaçant. Un mécanisme de toute beauté ! La composition musicale tire aussi son épingle du jeu et cela sera de même pour un casting de bonne facture où aucun faux-pas n'est à noter. On mentionnera Koji Shimizu, Rie Kimura, Mayumi Miura, Yoshimi Ashikawa, Usagi Aso, Eimei Esumi, Kazuyo Esaki et Jun Hamamura

Je disais dans l'introduction que quelques petites déceptions furent rencontrées dans mon interminable rétrospective sur la Nouvelle Vague japonaise et, à mon grand dam, ce fut le cas aussi de La Chambre Noire. Alors que je nourrissais d'immenses espoirs, persuadé même de tenir mon futur dernier coup de coeur en date, le scepticisme s'est rapidement fait ressentir. Et voilà le plus gros problème en soit, c'est que le projet était tellement prometteur que se louper de peu ne peut que conduire à la frustration. Alors, je tiens à rassurer nos lecteurs, non La Chambre Noire n'est certainement pas un mauvais film. Ses arguments sont nombreux entre son importance historique, la qualité du développement de la psyché de son personnage principal, le raffinement des scènes érotiques, la teneur de fornications tristes, mêmes proches du nihilisme. Malheureusement, le second niveau de lecture dont l'analyse est passionnante est plombé par une lourdeur de mise en scène due à deux trop longues heures que l'on aurait pu raccourcir d'au moins trente bonnes minutes. Vendu comme un Roman porno qui n'en est pas un, arrivé à la fin, on finit par comprendre pourquoi La Chambre Noire fut snobé.
Dans un sens, c'est compréhensible mais c'est aussi dommage de le laisser sombrer dans l'oubli vu sa construction atypique. Vraiment dommage...

 

Note : 14/20

 

 

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